Déjà, la nuit.
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Re: Déjà, la nuit. ─ Sam 2 Juin - 12:46
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Le mèche rousse qui s’échappe du voile épinglé sur la crinière de l’artiste aura évidemment attiré l’attention du baron. Rares étaient les cheveux autres que brun en Valacar.. et une chevelure de feu comme celle-ci ne risquait pas de passer inaperçu, surtout contrastée avec une si douce et belle peau claire..

Il continuait de l’observer, ses mimiques, ses sourires. Amusé par son regard curieux et sa tête tendant à pencher sur le côté lorsque cette curiosité prenait le dessus. C’était un tableau agréable à regarder, plaisant et divertissant, l’observer lui plaisait tout autant que la conversation qu’ils partageaient. Elle semblait elle aussi se concentrer pour observer chacun de ses mouvements, mais le baron ne savait pas réellement pourquoi. Était-elle simplement observatrice ? Quoi de plus normal après tout.. elle était peintre. Au travers de ses tableaux, elle devait représenter ce que normalement seul un mouvement peut montrer. Comment faire ressentir quelque chose qui n’est habituellement pas perceptible sur une image figée ? Tant de questions trottaient dans la tête du baron qui voyait en Almarine une grande source de savoir.. une source qui lui permettrait d’étancher sa curiosité artistique..

Lorsque, dans un élan de sincérité, la demoiselle évoque son envie de rejoindre les jardins de la citadelle, le baron de Valacar ne peut s'empêcher d’étirer de nouveau un sourire amusé. Sa dague effectue un nouveau tour dans sa main avant de se voir rengainée dans le fourreau disposé horizontalement à la base de son dos. Pour ceci, il se redresse, se décalant de son siège pour tendre une main vers la demoiselle. Un sourire des plus courtois accompagne ce geste qui ressemblerait presque à une demande de gentilhomme visant à offrir un baisemain.

“Dites moi donc ce que nous faisons encore ici dans ce cas. Je vais vous faire visiter la jardins de la citadelle. Je suis persuadé qu’ils sauront vous ravir et vous inspirer. Peut être qu’enfin vous céderez à l’envie d’ôter ce voile. Quel dommage de vous cacher derrière celui ci, vous vous coupez vous même de la lumière des étoiles.”


Si elle daigne lui accorder son bras, il la guidera hors du Hall bruyant. Les deux gardes de la citadelle gardant la porte emboîteront le pas au duo avant que le baron ne lève une main sans s'arrêter.

“Inutile de nous accompagner soldats.”


Ces deux derniers reculeront alors du pas qu’ils venaient de faire, pour revenir à leur poste, tous deux aussi droit que la lance qu’il tiennent.
Passant donc la grande porte du “palais” en compagnie de la peintre, le baron poursuivra tout droit, passant également la porte des deuxièmes murailles, celle intérieures à la forteresse, séparant le palais et le temple des jardins et du quartier noble.
Après encore quelques pas dans l’obscurité, ils déboucheront sur les immense jardins d’Aquila, coincés comme par magie entre les deux murailles. Véritable oasis de verdure et de bassins au beau milieu d’une forteresse perchée au dessus des falaises, les torches éclairant les petits chemins brûle dans le calme paisible de la nuit. Mis à part un jeune couple s’échangeant des messes basses assis sur un banc, les jardins sont vides en cette heure tardive. Comme en accompagnement des flammes, l’astre lunaire se reflète sur l’un des grands bassins, mettant en doute tout signe de gravité, la lune semble là, près de leur pieds et non plus dans le ciel. Le baron emprunte donc la petite balade pavée qui serpente entre les arbres fruitiers, les fontaines et les buissons taillés. Plus loin, le grand bassin à cascade traversant presque tous les jardins se dirige vers la muraille extérieure de la citadelle. et c’est en fait par trois solides grilles de métal à la base de cette muraille que l’eau s’écoule, chutant de la hauteur vertigineuse des falaises pour atterrir directement dans l’étendue marine entourant le domaine du baron.

“Voici les jardins de la citadelle Blanche d’Aquila très chère.. édifiés et entretenue par ma famille depuis maintenant bien des générations.”
Re: Déjà, la nuit. ─ Sam 2 Juin - 17:00
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    Almarine de Servalan
    Artiste peintre
    Cette fois, Almarine ne put refréner le rire qui lui vint, éclatant, comme une bouffée de lumière qui dissipait les apparences sévères qu'elle se donnait. Le vin autant que la conversation lui rendaient la spontanéité dont elle se privait pour tenir son rang, et si elle le regretterait peut-être plus tard, pour le moment ça n'était plus vraiment très important. On la sentait tiraillée, toutefois : une part d'elle-même, par prudence, par orgueil, voulait maintenait les apparences et la dignité qui seyaient à une demoiselle de son rang, surtout face à un commanditaire dont elle pouvait dépendre financièrement. Elle ne voulait pas lâcher un pouce de terrain, ne pas se laisser impressionner, ne pas laisser entrevoir la moindre possibilité que l'on puisse prendre l'ascendant sur elle, mais sans doute la jeunesse et l'inexpérience étaient encore de trop grandes faiblesses pour parer à tout.

    Malgré elle, tout concourait à lui faire lâcher prise : c'était bien typique des Mellilans, tiens. Chimène n'aurait pas agi différemment, et elle s'étonna de ne point se chagriner d'un souvenir qui lui revient brusquement. La belle lui avait fait une remarque semblable, un jour, et s'était enhardie à défaire le voile et les cheveux d'Almarine, parce qu'elle trouvait bien trop sévère la façon dont elle arrangeait sa coiffure. Point d'amertume, soudain, parce que le vin avait peut-être réussi à chasser le souvenir de l'absence, et ne gardait que la mélancolie très douce de cet instant lointain qui ne troublait plus la sincérité du sourire qu'elle lui fit en lui prenant le bras.

    Benvenuto s'était levé à son tour, mais sa maîtresse lui fit un signe de tête et le soldat se renfrogna aussitôt. Elle savait qu'il détestait la laisser seule en compagnie d'un autre, mais l'affaire n'était pas neuve et il savait aussi se plier aux convenances. Ysomir était leur hôte et c'était son honneur qui était en jeu avec la sécurité de son invitée : remettre cela en question pouvait être vu comme une offense grave et plus d'une fois, on avait pris ombrage de la présence de cet homme qui accompagnait Almarine partout où elle se rendait.

    Bien sûr, elle préférait toujours le savoir non loin, et elle savait tout aussi bien qu'il rôderait sans doute aux alentours, s'il le pouvait ; mais il avait mieux à faire de veiller sur les apprenties.

    De fait, c'est seuls qu'ils sortirent de la salle, et la peintre sentit longtemps le poids du regard de Benvenuto dans son dos. Il lui en ferait reproche, plus tard : il le faisait toujours, presque par habitude, et elle pouvait presque déjà prévoir mot pour mot tout ce qu'il allait lui dire. Mais les choses allaient ainsi. Almarine pouvait tenter d'être raisonnable, mais l'insouciance était si douce, quand il y avait du vin, promesse de jolis paysages et bonne compagnie... Rien de mal ne pouvait se produire. L'ivresse floutait les contours, atténuait l'inquiétude, les doutes, les peurs, le souvenir de Chimène qui lui crevait encore le cœur. La fraîcheur du soir la cueillit au sortir du palais, un souffle de brise marine, chargée d'iode et de parfums nocturnes.

    Tandis qu'ils marchaient, elle porta distraitement la main à l'épingle ouvragée qui retenait son voile, la fit glisser, laissa l'étoffe refluer sur ses épaules. Le vent souleva légèrement ses cheveux qu'elle gardait encore tressés en couronne autour de la tête, et elle sourit, un peu : mince concession, en souvenir de Chimène, et pour mieux goûter la fraîcheur suave qui les environnait. La nuit douce respirait ses effluves autour d'eux, éclairée par les torches éparses qui faisaient comme des étoiles dans la pénombre murmurante. Tout reposait, une bonté tombée du firmament. Lentement, doucement, c'était quitter terre, un peu : s'enfoncer dans le noir, un univers bruissant d'arbres épanouis, des bassins entrevus sous les arcades et les pampres profuses, comme des joyaux répandus dans les parterres. La lune s'invitait dans le décor, jetée à leurs pieds dans le miroir des eaux immobiles qui se ridaient à peine sous la brise estivale.

    Almarine s'accrochait fermement au bras de son hôte pour ne point trébucher, et le laissait guider leur marche, trop occupée à se réjouir ce qui les entourait. Le lueurs des flammes dansaient dans les courants d'air, et jetaient partout un éclat mouvant comme des remous dans le courant ; tout dérivait dans un écrin d'ombres, et tout semblait basculer dans l'irréel alors qu'une émotion étrange la prenait à la gorge. C'était la fatigue du jour, l'ivresse, la surprise, et cette sensibilité particulière qu'elle avait toujours eu, cette acuité profonde dans le regard qu'elle posait sur ce qui l'entourait, c'était tout cela à la fois, et lui soulevait le coeur et l'âme dans un profond chavirement.

    A cet instant plus que jamais, Almarine sembla enfin être elle-même : elle ne regardait pas où elle allait, elle contemplait tout ce qui l'entourait avec un ravissement presque enfantin, une joie sans pareille qui faisait briller ses yeux et animait la pâleur de son visage. Qu'avait-on besoin de dire, après cela ? Ysomir avait voulu l'entendre parler de ce qu'elle aimait, mais sans doute n'avait-elle point besoin de le parler : il y avait comme une avidité dans ses yeux, comme pour s'emplir de chaque vision, de chaque sensation, toutes les ressentir et les retenir. Voilà, ce qui lui plaisait. Les belles choses, la verdure enclose dans son écrin, les jeux de lumière, les reflets, la délicatesse irréelle d'un jardin éclos dans la brûlure de l'été, la douceur de la nuit limpide, le ciel comme du verre bleuté semé d'un million d'étoiles. On entendait la mer, au loin, un rythme lent comme une respiration endormie. Quelques rossignols lançaient leurs trilles mélodieuses dans le secret des feuillages, l'eau murmurait dans d'obscurs courants.

    Elle ne dit rien. L'instant, suspendu dans le temps, demeura comme une éternité, dans un battement de cils, dans un souffle, accroché à un sourire. Elle le savoura comme un vin suave, avec toute l'ivresse qu'il apportait, cette sensation d'irréalité qui fait marcher comme dans un rêve éveillé. Ses mains délicates demeuraient refermées autour du bras d'Ysomir, comme une ancre, pour ne point perdre pied.

    Almarine ferma les yeux, brièvement. Elle souriait, tout doucement, sans trouver de quoi rompre le silence. Elle se devait de répondre, n'importe quoi, mais elle avait la confuse impression que cela romprait quelque chose, et que toute la magie s'envolerait d'un coup, comme si tout allait devenir un peu moins beau, une fois qu'elle aurait rouvert les paupières.

    Alors, ce ne fut qu'un chuchotement, un murmure qui se faufila dans l'ombre pour le remercier.


    Re: Déjà, la nuit. ─ Sam 2 Juin - 19:32
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    Guidant son invitée au travers des jardins de la citadelle, Ysomir ne pourra, dans un premier temps, pas s'empêcher de lever les yeux vers le ciel étoilé. A l’apogée de leur courte vie nocturne, les astres parsemant le ciels éclairent de pair avec la lune les feuilles des arbres fruitiers les plus hauts.
    Quelle est la plus douce des lumières ? Celle du ciel ? Celle de son reflet dans l’eau ? Celle des torches dont les flammes dansent sous la brise légère de la nuit ? Difficile à dire.. mais le Baron a toujours eu un faible pour le soleil. Qu’il soit noir et emplit d’étoiles, ou bien d’azur illuminé par le soleil.. il a toujours eu une certaine admiration pour le beau soleil dégagé de ses contrées.

    Après tout.. n’est ce pas normal ? Il était le porteur de l’Aube, symbole de son domaine, comme son père et son père avant lui. L’aube était devenue un symbole pour tous les Valariens.. une promesse d’espoir.. une preuve d’honneur, de droiture et de courage. Comme une force invisible qui habiterait les membres de la famille Valacar, certains pensent même que le sang même de ceux ci est composé de la force de l’Astre solaire. Le peuple pourrait s’inventer n’importe quoi dans leur admiration. Mais qui allait s’en plaindre ? Ysomir devrait-il se plaindre d’être aimé par son peuple plutôt que détesté ?

    Encore une fois.. il s’égare.. est-ce la délicatesse de sa compagne de promenade qui incite aux rêves et à la dérives des pensées ?
    La fine brise marine, chargée de la sensation âpre du sel, se glisse entre les branchages du jardins, soulevant feuilles et faisant se balancer les fruits et les fleurs. L’odeur du jardin est presque envoûtante, effluves mêlées à la pelle : Celle des orangers, celle des jasmins grimpant sur les murs, l’odeur plus douce des buis taillés au bord de la route pavée..

    Le baron s’enfonce avec la demoiselle dans l’obscurité partielle des jardins, passant sous une arche formée par deux amandiers qui se rejoignent au dessus du passage, comme deux amants réunis malgré le ravins les séparants.
    Ysomir ne lâcherai pour rien au monde le bras de la jeune femme. Contrairement à elle, il garde le plein contrôle sur sa stabilité et sur ses sens, malgré tout le vin dégusté un peu plus tôt. Bien au contraire.. l’éthyl aiguise ses sens. Ils sont plus affutés, plus sensibles, plus alertes.
    Avec élégance et manière, le baron garde sa main droite contre son ventre, arrondissant le coude pour accueillir celui de la rouquine, tandis que sa main gauche finit par venir se poser sur la paume de la demoiselle, comme une armure, protégeant les fins doigts abîmés par les pinceaux et la peinture. Lorsqu’elle se décide à faire glisser le voile sur ses épaules, le baron quitte quelques instants la contemplation du ciel et des jardins pour observer la chevelure flamboyante d’Almarine, semblant presque se mouvoir de pair avec les flammes de la torche devant laquelle il passent au même instant.
    Ses prunelles brunes observe le jeu de lumière illuminant la chevelure de la demoiselle, ainsi que la blancheur de sa peau, contrastant tant avec le noir de la nuit, qu’avec la rougeur des flammes qui l’éclaire.
    Ysomir inspire, une bonne bouffée d’air frais, cet air marin qu’il connaît depuis qu’il est enfant. Chargé de sel mais aussi de la chaleur ardente de ces contrées, il ne connaît que trop bien cette brise qui lui caresse le visage depuis l’enfance. Des heures passées à contempler la mer depuis les remparts, des heures passées à courir sur ces mêmes remparts, à mener des duels même lorsque l’orage menaçait et que le vent fouettait sa peau. Ce vent, cette brise.. elle faisait partit de lui, elle l’avait forgé, elle lui redonnait de la force, de la vie, du courage.

    Alors qu’ils ne cessent de marcher, ils arrivent près de l’endroit où l’eau passe sous le chemin pavé pour venir vers les remparts et chuter par les grilles jusque dans l’étendue marine, des dizaines de mètres plus bas. Le bruit de l’eau entamant sa chute brise le silence presque total de la nuit, couvrant le murmure de la brise. Quelques gouttes d’eau venant auréoler la tenue d’Almarine, Ysomir glisse sa main contre ce bras exposé à l’eau, la faisant reculer en silence. Il se montre très protecteur en ce simple geste, très instinctif d’ailleurs.
    Son regard croise alors celui de sa comparse, qui le remercie d’un murmure à peine audible.
    Ce murmure.. pourquoi le remerciait-elle ? Pour la promenade ? Pour la soirée ? Ou bien pour ce geste protecteur ? Qu’en avait-il à faire.. les mots étaient parfois si superflux..

    Le baron ancre son regard dans celui d’Almarine, et, tout en esquissant un très délicat sourire, il se saisit tout doucement de sa main, qu’il lève un peu tout en s’abaissant, jusqu’à ce que son souffle chaud effleure le dos de ces doigts de nacre qu’il garde délicatement contre sa main. En bon gentilhomme, ses lèvres ne touchent pas l’appendice pâle de la demoiselle, et il finit par se redresser, libérant finalement les doigts de son invitée si elle en ressent le besoin.
    Re: Déjà, la nuit. ─ Sam 2 Juin - 22:14
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      Almarine de Servalan
      Artiste peintre
      Almarine rouvrit les yeux, presque à contrecoeur. Tout était pourtant encore là : les lueurs et l'ombre, les chatoyances nichées dans les feuillages, la lune, le vent, la nuit bleutée. Elle fut presque reconnaissante à son hôte de ne rien dire, de ne rien troubler, même lorsqu'il avait écarté son pas imprudent du bord du bassin où retombaient les éclaboussures. Peut-être n'avait-il pas vraiment saisi ce pourquoi elle le remerciait, mais sans doute avait-il assez saisi d'émerveillement et de ravissement dans son regard pour en avoir au moins une vague idée : c'était bien assez. Le reste viendrait plus tard, demain, ou jamais. Cela n'avait pas vraiment d'importance.

      Surprise de sa propre apathie, la peintre lui laissa prendre sa main, sans même que ses lèvres ne les frôlent. Le souffle était calme, au fond de sa gorge. La distance persistait comme un gage de confiance, quelque chose qui ne serait pas outrepassé sans qu'elle ne le souhaite : pour cela aussi, elle en fut reconnaissante.

      Elle sourit à son tour, simplement. Il n'y avait pas un soupçon de vulnérabilité dans son regard qui soutenait le sien, toujours le masque, toujours l'apparence, un souriant jeu de dupes que sa fierté refusait d'abréger. Le reste était loin, les pensées, les songes, les réflexions. La mémoire rôdait, une ombre insistante : quelque chose chuchotait encore, tout au fond, combien Chimène aurait aimé cet endroit, combien elle aurait voulu qu'elle soit là, combien sans doute elle aurait apprécié la compagnie du baron, qu'elle connaissait peut-être, qui sait ? Elle soupira profondément, ses doigts se refermèrent doucement sur les siens, glissant brièvement, comme pour en éprouver la texture et la chaleur et chasser le souvenir de cette autre peau qui lui manquait.

      On pouvait dire tant de choses en regardant les mains de quelqu'un. Elles racontaient le passage des jours, l'indolence de l'oisiveté, gardaient les marques, presque autant que le reste. La sienne était si fine, si pâle, encore tachée de ces palimpsestes de pigments qu'elle ne parvenait jamais à effacer totalement ; paume contre paume, contre celle du soldat, qui lui contait une autre histoire. Celle du fer, l'acier qui mord, l'usure de la lame et du gantelet. Des choses familières.

      - Je vous avais promis des paroles, murmura-elle, parce que cela seul semblait convenir.

      Sa voix se faufilait dans la pénombre sereine.

      - Me voilà privée de mots.

      Elle se détourna enfin, captant du coin de l'oeil le sourire du chevalier ; il était joli, sous la lumière de la lune qui atténuait le souvenir du soleil de la chevelure, et de celui qui avait mordu sa peau.

      Quelque chose s'attardait. Il aurait été plus sage de revenir au palais, reprendre ses esprits, s'assurer d'avoir l'esprit clair pour le lendemain. Garder le contrôle sur les choses, sur elle-même, pour n'avoir pas à en payer le prix, parce que c'était ce qu'il fallait faire. C'était toujours le même tiraillement, à la toute fin, entre ces deux parties qui n'arrivaient jamais à s'accorder : l'une lui disait qu'il serait fort agréable de s'allonger sur l'herbe et d'écouter le jardin murmurer dans la nuit, d'observer les étoiles, et simplement profiter de la compagnie aimable qui était la sienne. L'autre lui dictait de s'en aller, avant de faire ou dire quelque chose qu'elle regretterait. Demeurer froide, digne, raisonnable : mais n'était-ce pas cela qui lui avait coûté Chimène ?

      Finalement, un rire lui échappa, et elle fit quelques pas pour aller s'asseoir au bord du bassin, loin de ses éclaboussures limpides le long de la grille.

      - Je ne sais plus que dire, si ce n'est que j'aime cet endroit. Vous avez l'art et la manière des belles choses, c'est un fait.


      Tout doucement, elle déplia ses doigts blancs et les laissa effleurer un remous de l'onde.

      - Vous savez, la raison me dicte de retourner à mon logis, à présent. J'ai sans doute bu plus que de raison, il est probablement fort tard, et nous avons à parler affaires, demain.


      Une pause, quelques gouttes tombèrent dans le noir. Elle les regarda glisser jusqu'au bout de ses ongles, se détacher, crever la surface.

      - Je ne le souhaite pas, toutefois.

      Autrefois, elle n'aurait même pas hésité, mais beaucoup de choses étaient arrivées, entre temps. Un rire léger lui échappa.

      - Il y a quelque chose dans ce pays, reprit-elle avec un sourire songeur, je ne sais si c'est dans l'air, dans l'eau, mais c'est aussi dans ses gens. C'est comme si l'on ne pouvait jamais demeurer trop grave bien longtemps, par ici. Tout incite à l'insouciance. C'est aimable, je l'avoue, tout à fait plaisant.


      Re: Déjà, la nuit. ─ Dim 3 Juin - 12:41
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      “Me voilà privée de mots.”

      Le murmure de la jeune femme se faufile au travers de la brise du soir, comme une confession que personne n’aurait besoin d’entendre. Ils sont tous deux là, s’observant en parlant à peine, laissant ce jeu se poursuivre sans réellement tenter d’y mettre un terme. La grande main usée du baron combattant garde celle fine et nacrée de la demoiselle, son pouce effleurant cette peau maculée des multiples pigments de la peinture.
      Finalement, la voix du baron se laisse aussi entendre, murmurée elle aussi, tout juste soufflée, et pourtant toujours assez rauque et usée à l’image de ses mains.

      “Les mots sont-ils vraiment indispensable parfois ?”

      Il restait près d’elle. Allez savoir si c’était le vin ou elle qui l’ennivrait.. qu’est ce que cela changeait après tout ? Il était simplement.. bien. Il se sentait à l’aise en cet instant, à sa place. Ysomir n’était pas le genre d’homme à s'encombrer de trop de principe en ce qui concerne les femmes. Les responsabilités qui l’incombaient en tant que dirigeant lui pesaient déjà suffisamment pour ne pas avoir de remords à se laisser à la douceur de l’amour et de l’ennivrement.
      Et pourtant, aussi charmeur soit-il, s’il y a une chose qu’il exécrait, c’était l’irrespect.. Tous ces rustres qui se croyaient tout permis de par leur rang. Ce n’est pas parce que ses coffres étaient bien remplis ou parce qu’il avait un titre qu’il pouvait se permettre d’avoir ce qu’il voulait d’un claquement de doigts. Et.. quel serait le plaisir de l’amour sans celui de la séduction et du charme ? Quel était la valeur d’une femme s’il ne fallait pas lutter pour décrocher son coeur ? Peut être que son âme de soldats influencait cela : le devoir de lutter pour ce que l’on veut.

      Lorsqu’elle se décide finalement à venir s’asseoir près du bassin, le baron la suit, mais reste debout derrière elle dans un premier temps. Il observe les longs doigts fin de l’artiste effleurer la surface de l’eau, jouer avec celle ci, briser le calme plat du bassin, troubler délicatement la vie des nénuphars flottant tout prêt. Les ondulations qu’elle provoque font vaciller le reflet de la lune à la surface de l’eau.. et au même instant, la torche qui était proche d’eux, vacille face à la brise humide, et finit par s’éteindre dans un long et très doux crépitement.
      Les deux âmes isolés dans le jardin ne se retrouve qu’encore plus seuls.. avec pour seule compagne la lune et ses fidèles étoiles qui semblent encore plus inonder le ciel dégagé maintenant que le baron et Almarine sont plongé dans un noir presque totale. Le bruit des flammes n’est plus, seul reste le son éloigné de l’eau qui s’agite près des grilles.

      “Je ne sais plus que dire, si ce n'est que j'aime cet endroit. Vous avez l'art et la manière des belles choses, c'est un fait. Vous savez, la raison me dicte de retourner à mon logis, à présent. J'ai sans doute bu plus que de raison, il est probablement fort tard, et nous avons à parler affaires, demain.”

      Durant le court silence qu’Almarine laisse planer sur ses paroles, le baron s’accroupie sur l’herbe, toujours légèrement derrière elle, comme pour mieux entendre les murmures qui peinent à monter si  haut, jusqu’à ses oreilles.


      “Je ne le souhaite pas, toutefois.”


      Un sourire délicat vient orner les lèvres du baron qui laisse ses doigts effleurer l’épaule de la demoiselle, avec une délicatesse surprenante pour des mains de combattant.

      “Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. Je n’en ai pas envie non plus. Restez. Que vous arriviez à parler ou non, le silence et votre présence est déjà un cadeau que je regretterais de ne pas connaître. La nuit est claire, la lune observe mes terres. Qu’importe les affaires dans de tels instants ? Laissons la nuit nous guider, laissons les affaires et les problèmes à demain. Si nous ne pouvons nous défaire de nos responsabilités et leur contrainte lorsque le noir nous enveloppe, quand le pourrions nous ?”

      Le baron s’avance finalement, pour venir s’asseoir aux côtés de sa comparse, observant le reflet de la lune dans le bassin, respirant lentement. Après quelques minutes de contemplation, il tourne son regard vers elle, lui adressant un sourire tout aussi fin que délicat, tout aussi doux que charmeur et sincère. Il vient de nouveau quérir sa main pour cette fois ci en embrasser le dos, à la base des phalanges, toujours avec cette douceur énigmatique et cette.. langueur nocturne.
      Que cherche t-il ? Que veut-il ? Qu’espère t-il ? La demoiselle est en droit de se le demander, et pourtant, chacun de ses gestes, de ses regards, de ses sourires, ne semble rien vouloir d’autre qu’être ici, maintenant, de profiter de cet instant.
      Finalement, après quelques secondes, il répète en écho à ses derniers mots, mais cette fois ci, il les murmure d’avantage, comme pour les rendres plus intimes, plus personnellement adressé à la demoiselle.

      “Si ce n’est dans la nuit noire, quand pourrions nous oublier tout le reste ?”
      Re: Déjà, la nuit. ─ Dim 3 Juin - 15:12
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        Almarine de Servalan
        Artiste peintre
        Il y eut dans le noir comme un renoncement infime. Le vent souffla la flamme, moucha la lumière et fit retomber plus qu'un voile, laissant seulement la lueur de la lune alors que les braises crépitaient dans la brise marine. Tout se refermait, petit à petit, une douce complainte qui berçait l'univers et incitait plus encore à la complaisance tranquille, pour s'attarder auprès de l'onde où l'astre jouait à se regarder. Almarine distinguait son propre reflet, une esquisse sur la surface qui se ridait alors qu'elle l'effleurait de ses doigts, et perçut le mouvement derrière son épaule quand Ysomir s'approcha.

        Même si elle avait vraiment voulu s'en aller, elle avait l'impression confuse d'en être incapable : quelque chose la poussait à l'immobilité, à une apathie sereine, comme captive d'une toile invisible qui la retenait ici. Ce n'était pas une si mauvaise chose, après tout. Au moins avait-elle un argument de plus à opposer à sa conscience qui sussurrait toujours que c'était complètement irraisonné et de fait, la peintre ne s'étonna pas un seul instant de la teneur des paroles d'Ysomir quand il lui répondit. Elle sourit, et puis lui vint un frisson quand elle sentit sa main lui effleurer l'épaule. La délicatesse en était plaisante.

        Il avait raison, après tout : si on ne pouvait même plus profiter de la nuit et des jolies choses qu'elle offre pour se laisser aller à un peu d'insouciance, quand le pouvait-on ? Elle avait eu ce genre de discours à la bouche, elle aussi, autrefois : quand elle pouvait encore se le permettre, quand elle n'avait pas encore autant de responsabilités, et au fond d'elle, elle regrettait amèrement cela.

        La jeune femme ne fit pas un geste pour se dérober, l'esprit ailleurs, quand il franchit l'infime distance qu'il avait ménagée un peu plus tôt. Un pas de plus, semblait-il, sans qu'elle sache vraiment vers où cela mènerait : sans doute avait-il quelque chose en tête, parce qu'elle ne pouvait vraiment se figurer qu'un personnage pareil ne puisse en avoir, même en arrière-pensée, même sans l'avouer. Sans doute parce qu'elle s'y attendait, Almarine ne fut en rien troublée par le contact bref de ses lèvres sur le dos de sa main : elle le regardait toujours dans les yeux, sans se détourner, même si elle devait légèrement lever la tête pour cela. Ce qui la surprenait n'était pas la façon dont il agissait : c'était conforme à la personnalité qui s'était esquissée depuis le début de la soirée, et à ce qu'il paraissait être. Elle s'étonnait en réalité de déceler le même calme qui l'habitait, comme si aucun d'eux ne souhaitait plus que ce qui était déjà là.

        - C'est sans doute vrai,
        dit-elle sans hausser plus la voix. Il faut bien profiter quand on le peut encore.

        Quand on le peut encore, oui, et un brin d'amertume lui creva le coeur, encore une fois, parce qu'il était toujours aussi agaçant de se rappeler de toutes les choses qu'elle avait manquées en essayant de faire des choix dictés par la raison, et non par le reste.

        - Nous savons bien comment les choses doivent aller, reprit-elle en écho à ses propres pensées. J'ai déjà fait l'erreur de renoncer à ce que je souhaitais, en voulant agir au mieux. Je le regrette encore, et je le regretterai encore longtemps, je crois. Il me faut avour que cela m'a coûté fort cher.

        Sa propre sincérité l'étonnait. Mais à bien y réfléchir, l'heure et le lieu semblaient adéquats aux murmures, aux confidences, à une proximité qui s'esquissait avec confiance et simplicité. Rien de plus que ce qui était déjà là, en effet, elle ne voulait rien d'autre. C'était bien assez précieux de savoir qu'elle était encore capable de laisser quelqu'un s'approcher d'assez près pour vraiment discerner ce qu'elle était, sous le masque convenable des apparences qu'elle se devait de maintenir.

        - Vous savez comme moi que le poids des responsabilités nous oblige à nous garder d'agir comme bon nous semble, j'imagine. Vous pouvez probablement vous permettre beaucoup plus, et pour cela je crois bien que je vous envie. Je crois n'avoir pas le loisir de faire preuve d'autant de franchise que vous, et c'en est presque injuste.


        Elle avait dit cela sans amertume aucune, parce qu'elle ne faisait que dire la vérité. C'était ainsi et ils n'y pouvaient rien, parce que son rang et sa condition l'autorisaient à bien moins de fantaisies.

        Tout en parlant, elle avait pris la main d'Ysomir dans la sienne, et ses longs doigts effleuraient distraitement sa paume. Son regard s'égarait et elle avait légèrement baissé la tête ; le vent soulevait quelques mèches échappées de la couronne de ses tresses qui entouraient son visage fin. On voyait le contour de la nuque, effilée et pâle, qui se courbait comme la gorge d'un cygne sous la clarté de la lune.

        Almarine laissa échapper un rire, puis se redressa, et eut à nouveau ce petit mouvement de la tête qui s'inclina de côté et fit jouer quelques reflets sur ses cheveux.

        - Je ne sais si vous avez vraiment conscience de ce que je risque à me trouver seule avec vous, reprit-elle avec un peu plus de vivacité. On pourrait se faire des idées. La réputation est une chose fragile, et ma franchise, ou d'autres soupçons de spontanéité de ce genre, ont déjà eu un prix.

        Elle le regardait de nouveau dans les yeux, disant cela. Un sourire espiègle s'accrochait à ses lèvres fines.

        - Je compte sur vous pour ne me rien faire regretter. Après tout c'est vous qui m'avez incitée à rester, je pourrais dire que c'est de votre faute.

        Elle ne plaisantait qu'à demi, toutefois, et c'était aisément perceptible parce qu'il était évident depuis le départ qu'elle n'était pas dépourvue d'un solide tempérament. Il n'en savait sans doute pas assez long sur elle pour percevoir que malgré la tournure de ses paroles, c'était réellement un gage de confiance et qu'elle comptait réellement sur son honneur et toutes les valeurs qu'il pouvait entretenir pour ne pas retourner les choses à son profit. D'autres que lui auraient aisément saisi qu'elle appréciait sincèrement sa compagnie, sans quoi elle ne serait pas là, et sans quoi elle ne l'aurait certainement pas laissé s'approcher d'elle de la sorte. Elle aurait probablement voulu le lui dire, mais c'étaient des paroles qu'elle ne prononçait que rarement.


        Re: Déjà, la nuit. ─ Dim 3 Juin - 15:45
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        “Je compte sur vous pour ne me rien faire regretter. Après tout c'est vous qui m'avez incitée à rester, je pourrais dire que c'est de votre faute.”

        “J’assume la pleine reponsabilité de chacuns de nos actes et chacunes de nos paroles
        mademoiselle. Dites que c’est de ma faute, je n’en ai que faire, personne ne nous voit au travers de l’épais voile de la nuit. Il n’y a que vous et moi, personne d’autres pour entendre nos confessions et nos murmures, personne d’autres pour nous voir si proche. Je serais votre confident ce soir, et vous serez la mienne, qu’en dites vous ?”


        Se penchant très légèrement en avant, le baron vient délicatement déposer ses lèvres contre son épaules, là ou quelques minutes plus tôt il avait laissé se perdre une caresse. Ses lippes y déposent un doux baiser, avant qu’il ne se redresse pour replonger ses yeux dans ceux de la demoiselle assise à ses côtés.
        Lui aussi n’a pas vraiment envie de lâcher sa main, et il la garde au creux de la sienne, laissant son pouce parcourir sa peau avec rêverie.

        “Je vous sens si mélancolique parfois.. c’est si triste de voir un si beau et singulier visage perdre de sa lumière. Racontez moi ce qui peut à ce point assombrir un coeur éclatant comme le vôtre. Evidemment, je ne souhaite rien faire contre votre gré.. alors si quelque chose vous embarrasse faites silence, ou prévenez moi. Je comprend qu’il y ai des sujets que l’on ne souhaite aborder.. surtout en si doux moments. Mon but est de continuer à vous voir avec ce si séduisant sourire, pas de voir disparaître d’avantage votre tristesse.”

        Le regard du baron ne quitte pas celui de sa comparse, vigilant, attentif et sincère. Sa voix reste, à l’image de celle d’Almarine, un murmure délicat et rauque à la fois, un chuchotement à la fois bienveillant et charmeur. Comment tant de contraste pouvait émerger d’un même homme ?
        Peut être une sincérité trop pure. Un homme qui ne se charge pas de trop de règles ou d’ennuis. Un homme qui écoute son coeur, ses envies. Peut être est-ce une qualité en ce genre de moments, mais c’était bien souvent un défaut qu’on lui reprochait. Obéir à des ordres ne lui posait pas de problème, ce qu’il détestait c’était de les écouter. Il n’avait aucun mal à suivre des consignes, il détester juste qu’on les lui donnes.
        Mais l’instant n’était ni aux ordres, ni aux conseils.

        “Si je me permet de faire preuve de franchise, c’est parce que je trouve inutile de me cacher derrière un voile. J'exècre mes confrères de hauts rangs qui sont incapables de sortir de leur bulle de bienséance, qui se pensent tout permis sans n’avoir jamais rien fait. Oui, la franchise peut parfois être douloureuse et difficile à accepter, mais elle est gage d'honnêteté. Qui sont ces soit disants dirigeant qui commandent une armée sans avoir ne serait-ce qu’une fois tenue une épée affutée ? Qui sont ces nobles soit disants artistes qui se permettent de juger des jeunes talentueux, uniquement parce qu’il n’ont pas de sang fortuné dans leur veines ? Nous vivons dans un monde injuste, et même si je fais également partit de celui ci, ma franchise est le premier pas vers une chute de tous ces masques. La franchise n’enlève rien au respect, c’est cela que les gens ne comprennent pas. Et cet instant dans la nuit obscure en est un délicat exemple. J’ai une terrible envie de vous embrasser, et pourtant je ne me permettrais de le faire sans que vous ne m’y autorisiez. Le respect et la franchise sont séparés par une frontière fine sur laquelle il faut savoir marcher comme sur un fil de soie..”

        Tout au long de son monologue, les iris d’Ysomir se refusent à quitter ne serait-ce qu’un instant celui d’Almarine.. il l’observe, l’admire, cherche à déceler ses réactions. Ils sont tous deux assis dans l’herbe, près de ce bassin reflétant les astres au dessus de leur tête. Il sont tous deux, proches, enfermé par cette bulle d’obscurité, murmurant l’un à l’autre, mains liés..
        Sur ses derniers mots, le baron, joueur, ne pourra s'empêcher d’esquisser un fin sourire malicieux, brûlant de sincérité. Il apprécie grandement l’instant qu’il partage avec sa comparse aux cheveux roux. Et contrairement à elle, il n’a aucun mal à l’avouer. C’est là l’injustice, il ne craint pas le regards des autres.. il est chez lui.

        “Vous êtes une jeune femme si particulière, d’une grande profondeur d’âme.. et cette longue nuit, je n’aurais aimé la passer avec personne d’autres ici.”
        Re: Déjà, la nuit. ─ Dim 3 Juin - 16:44
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          Almarine de Servalan
          Artiste peintre
          Almarine demeura silencieuse, durant le long moment où il parla. Beaucoup de choses dépendaient de ce qu'il allait lui répondre, et son attention se fit plus aigue encore, perçant à travers les remous de l'ivresse, cherchant la vérité qu'il avait à délivrer. Elle peinait à discerner ses traits, et elle qui déchiffrait le monde du bout des yeux se trouvait un peu dépourvue, mais elle guetta chacune des inflexions de sa voix et le moindre de ses mots. Immobile, sans bouger, sa tête toujours légèrement inclinée de côté comme un chat curieux qui observe sans rien dire. Elle avait la même acuité dans le regard, quelque chose de pointu, qu'elle avait eu plus tôt en l'observant à table. De nouveau, elle donnait l'impression de se retrancher du monde pour mieux percevoir, ne rien rater : de fait, elle n'esquissa pas même un geste quand il déposa un baiser sur son épaule. Cela n'était devenu qu'une information supplémentaire, le reste viendrait après.

          Elle avait attendu un signe, un gage, quelque chose qui lui prouve qu'elle ne commettait pas une erreur, et voilà qu'il dépassait de loin toutes ses attentes. C'est sans doute à cet instant qu'elle comprit qu'il n'avait rien dissimulé, ou presque, depuis qu'elle avait franchi le seuil de sa demeure. Il avait à peine dérobé ses pensées, quelques petites choses qu'il avait voulu garder pour lui, mais rien du reste. Elle l'enviait sincèrement, plus encore qu'auparavant, parce qu'il s'exprimait avec une aisance confondante dont elle était totalement incapable.

          Elle ne se troubla pas, quand il exprima à voix haute le voeu qu'avait laissé présager son attitude, jusque-là. Cela encore, elle s'y était attendue et c'eut été mentir de prétendre que c'était sans attrait à ses yeux, et qu'une pensée similaire ne lui avait pas effleuré l'esprit jusque-là. Cela la fit rire, sans moquerie, mais avec une sorte de soulagement apaisé. Tout était bien plus clair, tout était bien plus rassurant lorsque les choses étaient dites : l'ambiguité a parfois ses charmes, mais l'heure n'y était pas à cela.

          - Soit, admit-elle en souriant. Je reconnais que je ne peux mettre en doute la moindre de vos paroles, et j'apprécie sincèrement votre franchise.

          Almarine leva les yeux, cherchant ses mots.

          - Pour ce soir au moins vous avez ma confiance. Pour autant, je me dois avouer incapable de parler comme vous le faites... Ce n'est pas dans mes habitudes, je crois. Je le voudrais, vraiment, et je vous envie tout autant. J'en serais presque jalouse, vous savez ?

          Elle se tut un instant. Que dire ? Lui parler de Chimène ? Elle n'en avait dit mot à quiconque, ou presque : Benvenuto savait, parce qu'il savait tout, et qu'il devinait le reste. Ses soeurs s'en doutaient, comme tous ceux qui les avaient vues ensemble, mais comment l'exprimer ?

          Almarine gardait ses mains entre les siennes, et ses doigts se refermèrent brièvement sur les siens, comme pour essayer de lui voler l'assurance tranquille qui lui permettait de tout dire sans se cacher. On ne pouvait reprocher à la peintre de manquer d'aplomb, de courage, d'entêtement, souvent, mais c'était souvent face à ses propres émotions qu'elle se trouvait la plus désemparée. Il était évident qu'elle n'était pas habituée à exprimer ce qu'elle ressentait : non qu'elle n'en eût l'occasion, mais parce que son orgueil se refusait à céder et à montrer la moindre faiblesse.

          C'était cela, en vérité. C'était évident : elle était trop fière pour cela, comme elle avait été trop fière pour avouer ses sentiments à celle qu'elle aimait. Le reste semblait si aisé, comparé au fait de s'ouvrir de la sorte, fut-ce à la personne qui hantait ses pensées.

          - C'est idiot, murmura-elle. Vous voulez savoir ce qui m'attriste parfois, mais je crois que je suis tout simplement incapable d'en parler. Je vous ai dit que cela m'avait coûté, autrefois : voilà, que cela me coûte encore. Je peux parler de beaucoup de choses, mais de certaines, je n'y parviens pas. Je n'ai pas réussi à le lui dire, quand il le fallait.

          Elle se redressa de nouveau. Elle était calme, soudain, et la brève vulnérabilité qui avait transparu dans son attitude s'en trouva effacée. De nouveau, elle le regardait dans les yeux, sans tristesse, mais avec l'amertume d'un poignant regret.

          - Voici tout ce que je puis répondre : je n'ai pas dit ce que j'aurais voulu dire, au moment propice, à celle qui aurait du savoir.

          Tout revenait, encore et encore. Cela avait été une occasion comme celle-là, une nuit un peu similaire, une proximité plus grande encore, et elle avait laissé passer la chose, l'instant lui avait filé entre les doigts et après, il avait été trop tard. Cette fois, elle avait voulu saisir la chance, mais ne l'avait fait qu'à demi : elle ne pouvait remplir l'espace qu'il lui ménageait, elle pouvait essayer tant et plus, mais cela lui était impossible.

          - Cela ne fait que se répéter, je crois, sous une multitude de formes.

          Ce disant, elle referma de nouveau ses doigts sur les siens. Un signe, faute de mots. C'était ainsi. Elle espérait qu'il comprendrait : elle aurait voulu lui répondre avec une égale vérité, et peut-être aurait-elle trouvé de quoi lui rétorquer de belle façon en d'autres moments, quand elle pouvait encore se protéger derrière un simulacre. Mais ce n'était plus un jeu, comme cela avait été le cas plus tôt, et elle ne pouvait pas lui faire l'affront de se dérober par une plaisanterie.


          Re: Déjà, la nuit. ─ Dim 3 Juin - 17:52
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          “Je ne sais rien de ce que vous dicte votre coeur, et je ne demande pas à la savoir, car la dernière chose que je souhaite, c’est que vous soyiez triste en ma compagnie.”

          Ceci-dit, il lève sa main libre pour venir l’apposer contre le bas de sa joue, son pouce venant caresse délicatement sa pommette,geste protecteur et réconfortant tout autant que tendre et charmeur. Il ne lâche son regard à aucun instant.

          “Mais s’il y a bien une chose que la vie m’a apprise.. c’est qu’il n’est jamais trop tard. Il est trop tard pour que les choses se déroule aussi simplement que l’on pourrait le souhaiter. Mais il n’est jamais trop tard pour faire ce que l’on veut, pour faire ce que l’on aime et ce que l’on souhaite le plus au monde. Les choses seront évidemment difficile, voir douloureuse, mais pas impossible. Il faut se battre. Se battre contre le destin qui nous accable. Cela pourrait paraître impossible, comme l’idée de survivre face à une nuée de flèche qui approche. Mais ça ne l’est pas. Il suffit de s’accroupir derrière son bouclier, d’attendre que les dernières flèches se plante, et de se relever, pour charger, la tête haute, le coeur en feu, en démontrant à ce monde que : Non, rien n’est impossible du moment qu’on en a le courage, la patience et la bravoure.”

          C’est peut être son âme de guerrier qui parle autant que sa facette de baron, mais une chose est sûre, ce long murmure transpire de sincérité. Il vient de son coeur, et cela se sent. Il n’a pas besoin de le crier, en levant bien haut son épée, pour paraître véridique, au contraire, le fait qu’il lui murmure, en lui offrant toute son attention.. cela ne le rend que plus fort. C’est difficile à décrire. Ce serait comme murmurer un cri de guerre, sans qu’il n’en perde sa puissance. Il dit tout ceci autant pour elle que pour lui. Il pense ce qu’il dit, il le vit.
          Il lui ouvre son coeur en se montrant honnête, en lui faisant part de ses convictions. Est-ce un discours qu’il a déjà entendu ?
          La vérité réside dans le fait que tout ceci est un héritage de son père. L’homme qui lui a tout enseigné, celui qui l’a forgé, qui l’a vu grandir. Cet homme qui a fait de ce blondinet un champion, un héros de guerre, et maintenant un baron.

          “S’il y a bien une chose que j’ai appris de mon défunt père, c’est qu’il ne sert à rien de regretter ce que l’on a fait, ou ce que l’on n’a pas fait. C’est en tombant à genoux que l’on se relève. Vous savez que vous avez commis une erreur. Vous le regrettez, certes, mais ce qui est sûr, c’est que cette erreur, vous ne la commettrai plus, parce que vous êtes tombée une fois, mais vous ne vous laisserez pas avoir deux fois.”

          Sa main gauche, en écho à celle de sa comparse, serre elle aussi un peu ses doigts autour des siens.Il ne l’a toujours pas lachée des yeux, et la lumière de la lune vient quelques instants, d’un rayon invisible et tamisé, illuminer son visage. Sa peau halée contraste encore plus sous cette lumière, avec ses cheveux couleur de blé. Sa barbe, rasée en grande partie, ne laisse voir qu’un collier très bien entretenu, rejoignant ses cheveux assez courts coiffés un peu en bataille, sans que cela ne soit laissé au hasard pour autant. Deux belles billes brunes qui ne la lâchait pas du regard, et un charmant sourire toujours emprunt de malice et de douceur entremêlées.

          “Pensez à autre chose pour ce soir, nous avons dit que nous laissions nos soucis se noyer dans l’obscurité de ce bas monde, et que nous tournions nos regards vers les étoiles. Qu’y a t’il de plus beau ? Je vous que vous rêviez ce soir.. que vous passiez une soirée extraordinaire, que vous n'oublierez pas de sitôt. J’ai envie que nous soyons aussi insouciants que ces étoiles, aussi lumineux qu’elles…”
          Re: Déjà, la nuit. ─ Dim 3 Juin - 18:11
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            Almarine de Servalan
            Artiste peintre
            Almarine eut un mouvement de recul quand il porta sa main à sa joue : la pitié était bien la dernière chose qu'elle voulait recevoir alors qu'elle parvenait difficilement à admettre de vive voix ce qui lui crevait le cœur ce soir-là. Mais enfin, elle se trompait, et elle ne se déroba pas plus quand elle comprit qu'il ne s'agissait pas de cela. Ses yeux paupières s'abaissèrent et elle sourit, un peu.

            Un soupir lui gonfla la poitrine alors qu'il parlait. Quelque chose en elle s'accrocha presque désespérément à ce qu'il lui promettait, avec tout l'aplomb et toute la force d'un général en bataille, quelque chose qui voulait encore croire qu'il n'était, en effet, pas trop tard. Elle espérait toujours, au fond d'elle, elle n'avait jamais cessé d'espérer retrouver l'heure, le lieu, le moment adéquat qui lui permettraient enfin d'avouer à Chimène. Elle n'avait jamais cessé d'espérer qu'elle-même eut des sentiments similaires à son égard, un espoir insensé qu'elles entretenaient au fil d'une correspondance aimable et intime qui se gardait bien toutefois d'outrepasser une certaine limite. Cette limite, c'était Almarine qui l'avait posée, elle le savait bien, et c'était sans doute là le plus désespérant.

            Lentement, elle porta sa main à celle qu'il gardait encore sur sa joue. C'était étrange de sentir sa paume usée par les armes faire preuve d'autant de douceur. Et puis, elle ne put s'empêcher de rire :

            - Vous parlez de ces choses comme si c'était une bataille, dit-elle sans moquerie, le ton soudain un rien plus brusque, comme si elle peinait à présent à parler. Cela ne manque pas de justesse.

            Une pause, elle releva les yeux sur lui, et cette fois seulement il y transparut de la tristesse, aussi brève que déchirante.

            - La mienne, je l'ai perdue faute de courage, je crois.

            Son murmure s'éteignit dans le noir.

            Elle serra les dents, parce que cela lui coûtait de l'admettre, et cela raviva dans ses yeux quelque chose comme une colère sourde, rentrée, qui n'était dirigée que contre elle-même. Il avait touché juste, et elle se trouvait soudain prise au dépourvu parce que lui revenait une pensée qu'elle avait refoulée pendant longtemps, une vérité qu'elle n'avait jamais vraiment voulu savoir et qui s'imposait à présent à elle sans qu'elle ne puisse plus la nier.

            - Je l'ai perdue parce que je n'ai même pas essayé de la mener.


            Elle serra les poings sur l'étoffe de sa robe qui s'étalait autour d'elle en corolle sombre. De la hardiesse, pourtant, elle n'en manquait pas, c'était évident : il lui en avait fallu bien plus que de raison, pour avoir avoué cela à un étranger. Quelque chose irradiait dans ses yeux qui refusaient de vaciller, alors qu'elle assumait enfin sa propre culpabilité dans le chagrin qui était le sien. Trop fière, trop fière, ah, pauvre fille.


            Re: Déjà, la nuit. ─ Dim 3 Juin - 18:39
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            La tristesse qu’il parvient finalement à lire dans ses yeux le ferait presque vaciller. Cette douleur et cette culpabilité était en fait bien plus profonde et sincère qu’il ne l’aurait imaginé.Il reste de longues secondes silencieux, à l’écouter parler, à l’écouter avouer ce qu’elle refoulait au plus profonds de son coeur.

            Le baron avait l’habitude de savoir habilement jouer avec la confiance des gens, il tenait cela de son père. Mais contrairement à ce dernier, il se refusait à l’utiliser à son avantage, il refusait d’utiliser ce talent en mal.

            Sans même sembler vouloir attendre plus de temps, la main qu’il avait sur sa joue et l’autre qui tenait la sienne obligent la demoiselle à s’approcher, à venir se glisser contre lui, pour que cette main qui caressait sa pommette, finisse par étreindre délicatement sa nuque nacrée. Le baron l’attire dans ses bras, car aucun mot seul, ne saurait éteindre l’incendie qu’il vient d’allumer. Ses lèvres viennent se poser contre la tempe d’Almarine, tandis que son autre main se pose dans le bas de son dos.
            Dans cette étreinte si particulière, le baron charmeur se mêle à celui protecteur, la malice se mêlant à la douceur.

            “Ma douce, nous regrettons tous des fautes passées. Ne culpabilisez pas.”

            Il invite la demoiselle, d’un très délicat appui de sa main contre sa nuque, à déposer sa tête contre son épaule. Et c’est dans un silence prolongé qu’il se plonge finalement. Il sait charmer, il sait combattre, il sait diriger, il sait bien des choses.. mais consoler une dame qu’il séduisait en partie.. il n’en a pas l’habitude, et il n’y était pas vraiment préparé. Il aurait aimé l’embrasser, lui faire oublier ce chagrin, mais comment savoir si cela était une bonne idée. Le baron sûr de lui perdait quelque peu son applomb en serrant la belle rouquine dans ses bras.
            Re: Déjà, la nuit. ─ Lun 4 Juin - 17:58
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              Almarine de Servalan
              Artiste peintre
              "Ne culpabilisez pas."

              Il en avait de bonnes, tiens. Almarine gardait les poings et la mâchoire serrés, le dos raidi par une tension soudaine. Elle n'avait jamais su faire preuve de clémence, elle avait toujours manqué de douceur et c'était quelque chose qu'on lui avait toujours reproché. C'était ainsi envers les autres, et plus encore envers elle-même, qui s'alliait de mauvaise façon à cette fâcheuse propension de refuser d'admettre ses erreurs. La dureté était palpable, dans son attitude comme dans les paroles qu'elle avait laissées filer à contrecœur, parce qu'il fallait bien que quelqu'un les entende, à la toute fin.

              Un soupir, et puis l'ombre : elle ferma les yeux quand Ysomir se courba pour l'entourer de ses bras. Elle ne pouvait remettre en doute la bonté du geste, non plus que sa spontanéité ; étranges choses, mais rien d'étonnant à ce qu'il parvienne plus aisément à faire preuve de compassion. Même un rocher était plus doué qu'elle, pour cela. Paupières closes, un peu courbée, Almarine laissa sa tête reposer dans le creux de son épaule et demeura ainsi figée dans une crispation muette qui s'en allait pourtant, lentement, comme si la dureté terrible dont elle était faite s'émoussait peu à peu pour tomber en poussière. Il fallait bien cela, il fallait bien l'étreinte inconnue pour rendre les armes à leur fourreau.

              Une fois de plus, un instant s'étira dans l'infini. Plus rien que l'obscurité. Tout doucement, se laisser sombrer, s'accorder au souffle profond et calme qui gisait tout contre sa joue. Malgré elle, Almarine se sentait soulagée d'un poids, un rien plus libre. Il fallait bien reconnaître à Ysomir une brillante victoire sur son légendaire tempérament : on ne l'amenait pas si aisément à se livrer sur une chose aussi intime que celle-là, mais sans qu'elle-même ne comprenne encore vraiment par quel moyen, il y était parvenu. C'était arrivé et elle ne pouvait plus rien reprendre de ce qu'elle avait confié, ce qui était une perspective un rien inquiétante, mais curieusement, cela ne l'atteignait plus totalement. Cela attendrait le lendemain, et le moment de lucidité au cours duquel elle aurait tout le loisir de le regretter.

              Pour l'heure, elle reposait encore. Quelques secondes de plus, grappillées, volées à son orgueil qui la faisait fuir ces manifestations de compassion, d'ordinaire. Ses poings se relâchèrent enfin, la tension se dissipa tout à fait, sans pouvoir outrepasser quelque chose qui la retenait encore ; un rien de pudeur, une réserve qui persisterait encore longtemps. Elle respirait profondément, à présent, consciente de la brise qui les enveloppait des rumeurs de la mer, des feuillages, de l'eau claire, de tous les parfums de la nuit d'été. L'ombre était sur elle, le contour des bras refermés sur elle et qui ne la retenaient pas : ils n'avaient rien d'un étau, rien d'un piège. Elle savait pouvoir s'en défaire si elle le voulait, quand elle le voudrait, et elle revenait toujours à cette pensée alors même qu'elle s'attardait là, à écouter leurs souffles s'accorder en secret. Une acuité fugace lui faisait ressentir la chaleur sous l'étoffe, le froissement de la soie brillante, l'odeur de la peau et des cheveux que le vent soulevait. Reposer, là, comme auprès d'un ami, avec confiance, en sécurité.

              Foutaises.

              Almarine prit une respiration, profonde, comme on le ferait avant de plonger, et se redressa avant que la faiblesse ne paraisse trop évidente. Il était hors de question de montrer plus de vulnérabilité, il y en avait déjà trop eu : elle connaissait le chemin que ses pensées risquaient de prendre et elle savait qu'elle finirait sans doute par lui en vouloir d'être parvenu à la faire céder à ce soupçon de sincérité. C'était peut-être même déjà le cas : la méfiance reviendrait plus forte après cela, sachant combien il lui semblait aisé d'outrepasser ses barrières, mais elle n'en voulait pas, pas encore, pas maintenant. Au diable l'amertume et la rancoeur, au diable la prudence qui lui avait déjà tant coûté.

              Pourquoi était-ce si compliqué de dire les choses, lorsqu'elles avaient tant d'importance ? Elle aurait voulu le remercier et lui faire part d'un peu de gratitude pour ce qu'il avait permis, mais rien de la sorte ne semblait pouvoir s'extraire de sa gorge. A nouveau, elle le regardait dans les yeux, et puis elle finit par esquisser un sourire, se reprendre dans un soupçon de dignité. Elle s'écartait pour remettre un peu de distance, clore, sceller sans rompre ce qui s'était noué.

              - Je vous ai fait confidence, dit-elle, doucement. A vous, maintenant. Parlez.

              Un gage pour un gage, voilà ce qu'il fallait : elle s'était livrée, un peu, presque à contrecœur, c'était au tour d'Ysomir d'en faire autant. Elle espéra brièvement qu'il le fît, sans quoi elle s'en repartirait sans doute et tout resterait là, sans gagner autre chose que plus d'insistance à se garder de lui. Ce qu'elle ne disait point se lisait probablement sur son visage, dans un soupçon de dureté, une attente : sa confiance était une chose qui ne se gagnait pas aisément mais s'il la souhaitait, fût-ce un soupçon d'icelle, il faudrait bien qu'il joue le jeu.


              Re: Déjà, la nuit. ─ Mar 5 Juin - 10:14
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              Leur brève étreinte, témoignage d’une faiblesse confessée, se termine lorsque la demoiselle se redresse lentement, offrant de nouveau son regard au baron.

              “Je vous ai fait confidence. A vous, maintenant. Parlez.”



              Un murmure dans la nuit. Une demande de confiance. Une confession en gage de sincérité.
              Le baron était un beau parleur.. et pourtant il ne se confiait pas souvent. Parler ? Que pouvait-il bien lui dire ? Que lui raconter ?
              Admirant encore quelques instants les prunelles de sa comparse, son regard se tourne vers le ciel, alors qu’il se laisse lentement tomber sur l’herbe, s’y allongeant pour observer la lune et ses étoiles.
              Ces mêmes astres qui illumine ainsi bien mieux son visage pensif et sereins.

              “Parler ? Que pourrais je vous dire ?”

              Il réfléchit. L’une de ses mains vient se caler derrière sa tête, contre l’herbe, tandis que l’autre reste paume vers le ciel, dans l’herbe.

              “ Mon destin n’était pas d’être baron. C’était là la charge de mon frère Eomir. Mon père lui avait appris à régner.
              Je ne devais pas me trouver à la tête de ce domaine, je devais le protéger, en être le commandant. Alléger mon frère de toute les tâches militaires.”


              Un soupir s’échappe de ses narines pour interrompre ses murmures quelques instants.

              “Mais la guerre en a décidé autrement. Eomir est mort assassiné dans sa tente. Fauché par l’ennemi. Lâchement.
              Il sera parti avant mon père en fin de compte.. avant mon père, qui fut accablé par la maladie l’an dernier.
              Je n’étais ni formé, ni préparé à régner.. je devais être l’épée, lui devait être le sceptre. Et en fin de compte, je me retrouve seul, à devoir jouer ses deux rôles. Sans père, ni mère, ni aîné. Je n’y étais absolument pas préparé.
              Diriger un domaine, est bien plus dur que je l’aurais pensé. Surtout en restant honnête, honorable, juste, et aimé de mes gens.
              Je suis un guerrier. Un soldat. Un héros de guerre pour certains.. beaucoups complotent contre moi. Beaucoup n’ont pas confiance en moi.
              Je suis seul dans ce palais. Seul.”


              Il tourne la tête. Non pas que la contemplation de la lune l’ennui, bien au contraire. Mais l’attrait du visage d’Almarine semble plus grand. Voir sa réaction. Ce n’était peut être pas une confession aussi profonde que l’aveux qu’elle lui avait fait.. Mais Ysomir n’était pas du genre à cacher ses secrets. Il n’avait pas d’amour perdu à raconter, ou de passion. Rien de tout cela, rien d’aussi profondément enfoui qu’elle.

              “Je n’ai plus que ma jeune soeur. Et comme vous l’avez vu ce soir, elle n’en fait qu’à sa tête. Des trois de notre fratrie, c’est sans doute elle qui tient le plus de mon père. Une vrai jeune femme du Sud. Un peu trop parfois, j’imagine..”


              Un petit rire s’échappe de ses lèvres alors qu’un charmant sourire s’y dessine, illuminé par le peu de lumière qu’offre le croissant de lune au dessus de leur tête.

              “J’en ai parfois un peu honte. Mais.. je me dis souvent que le fait que je sois devenu baron à la place de mon ainé est une bonne chose. Il était sage et bon, certes, mais je pense qu’il aurait été trop.. crédule. Mon frère pouvait se montrer naïf.. et je pense qu’il aurait été beaucoup trop influençable. Je regrette bien évidemment sa disparition, mais je me demande parfois si je ne suis pas mieux à sa place..”

              Il serre un peu les dents en disant cela, le regrettant presque instantanément. Il ferme les yeux, honteux, prenant une grande inspiration.

              “Je ne devrais pas penser cela.. il était mon frère. Je l’aimais.”
              Re: Déjà, la nuit. ─ Sam 9 Juin - 18:17
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                Almarine de Servalan
                Artiste peintre
                De nouveau, Almarine se tut : attentive, guettant dans l'ombre la réaction du baron, les paroles, les mots, la moindre intonation. Tout ce qui filait dans la voix et le geste esquissé à la lueur de la lune, ce qui était dit et ce qui ne le serait point. Sans étonnement, elle perçut un soupçon d'hésitation pensive : les hommes de cette sorte n'avait jamais pour coutume de se confier réellement, ou à tout le moins était-ce ce qu'elle avait pu constater à maintes reprises. Certains accomplissaient même l'exploit d'être plus encore rétifs qu'elle à s'ouvrir.

                Sans bruit, elle le regarda s'allonger sur l'herbe, et sourit un peu : voilà qui semblait plaisant et malgré le clair de lune très vif, le ciel était chargé d'étoiles qu'elle aurait aimé contempler. Ce n'était pas le moment pour cela, toutefois et son attention se trouvait captée par un déchiffrement tout autre que celui de la carte des astres déployés au-dessus d'eux. Dans un froissement de jupes, elle s'assit en tailleur près de lui, ses longues mains croisées en coupe sur ses genoux, et la tête toujours légèrement penchée de côté.

                Alors, tout doucement, dans l'obscurité feutrée de la nuit qui s'avançait, elle écouta. La voix d'Ysomir ne s'élevait guère plus que la leur un instant plus tôt et faisait un froissement grave, un murmure qui allait et venait avec sa mélodie propre alors qu'il délivrait à son tour un gage de confiance et entrouvrait la porte sur son for intérieur. Les yeux de la jeune femme se fermèrent à demi comme ceux d'un chat qui songe, pour mieux fixer son attention. Tout ce qui était dit, tout ce qui ne l'était pas : ces choses sans paroles qui se faufilent dans le vacillement d'un mot, dans un soupir, dans la manière d'éluder les choses.

                Almarine faisait rarement preuve de douceur, mais un sourire s'esquissa, peu à peu. Elle ne pouvait qu'imaginer ce que cela pouvait être de se trouver ainsi projeté en avant, à une place que l'on n'était pas fait pour occuper, et un bref vertige lui saisit le ventre quand elle se figura quel pourrait être son effroi si elle devait de la sorte prendre la place de sa soeur aînée, du jour au lendemain, et assumer toutes ses charges. Mais pour autant qu'elle puisse le deviner, Ysomir devait accomplir son devoir de manière satisfaisante car Valacar n'avait rien d'une baronnie qui fit pitié à voir, quoiqu'elle n'en eut contemplé qu'une toute petite partie.

                Le sourire d'Almarine se fana d'une tristesse latente quand il tourna la tête vers elle, exprimant à voix haute quelque chose qui la surprit sur le moment, mais qui n'était peut-être pas si étonnant, après tout. Ysomir n'était pas le genre de personne qu'elle s'était attendue à voir souffrir de la solitude, mais trop de deuils récents avaient emporté ceux qui lui étaient proches, et Almarine était fort bien placée pour savoir que même au sein d'une maisonnée grouillante de monde comme le sont souvent celle des aristocrates, la proximité émotionnelle, cette intimité si particulière que l'on partage avec quelques personnes, pouvait être fort rare.

                Sa réflexion sur sa soeur lui arracha un léger rire qui répondit au sien mais fut très bref car de nouveau il poursuivait et ses paroles l'étonnèrent plus encore que tout ce qu'il avait dit jusque là. Ce n'était sans doute pas une pensée aisée à formuler sans qu'elle n'éveille de jugement de la part des autres, mais Almarine la comprenait tout à fait. Il était parfois plus destructeur pour un domaine d'être confié à quelqu'un d'inapte à le gouverner que d'être privé de son seigneur. De fait, il n'y eut rien d'autre que la curiosité quand il lui dit ceci, et sa tête s'était encore un peu plus penchée de côté, ses yeux s'égarant légèrement tandis qu'elle réfléchissait.

                - Je comprends, dit-elle, doucement.

                Elle sortit de sa brève réflexion et posa son regard bleuté sur lui. Un donné pour un rendu : il ne lui avait sans doute pas été aussi difficile qu'à elle de révéler une pensée cachée à tous, mais la chose avait suffisamment d'importance pour qu'Almarine considère les dettes closes. Elle avait nettement perçu cette sorte de dérobade furtive qu'il avait eue après avoir parlé, et ne pensais pas se tromper en y lisant un soupçon de vulnérabilité. Tout le monde avait un point faible, après tout, et elle avait à présent une assez bonne idée de la nature du sien, ce qui la rassurait bien assez.

                - Ce n'est pas quelque chose que l'on peut avouer à loisir, faute de quoi vous seriez sans doute accusé d'avoir souhaité la mort de votre frère. Mais je crois bien que vous avez raison, d'une certaine façon. Non pas que j'affirme qu'il était bon qu'il soit mort avant vous, mais parfois les choses vont d'une manière fort étrange, et parfois des événements tragiques trouvent un sens différent après coup. Cela n'enlève rien à l'amour que vous avez pu lui porter et vous auriez trouvé façon de le conseiller et de le protéger, j'en suis certaine.

                Tout en parlant, elle avait dénoué ses longues mains, et cueillait distraitement quelques brins d'herbe qu'elle faisait glisser entre ses doigts. Elle semblait plus calme que jamais et parlait aussi bas que lui, d'un ton songeur et paisible qui n'avait plus rien à voir avec la tension douloureuse qu'elle avait pu avoir un moment plus tôt. C'était comme si quelque chose avait été dépassé, un cap, une étape, et qu'elle avait enfin cessé de revenir sur sa décision d'être là, avec lui.

                - C'est peut-être une bonne chose pour Valacar, reprit-elle. Mais comme souvent, ce qui est bon pour les choses du pouvoir et du gouvernement ne vas pas de paire avec les choses du cœur. Vous n'y pouvez rien, mais je crois qu'il est sage d'être conscient de cela.


                Re: Déjà, la nuit. ─ Sam 9 Juin - 19:48
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                “Ce n'est pas quelque chose que l'on peut avouer à loisir, faute de quoi vous seriez sans doute accusé d'avoir souhaité la mort de votre frère. Mais je crois bien que vous avez raison, d'une certaine façon. Non pas que j'affirme qu'il était bon qu'il soit mort avant vous, mais parfois les choses vont d'une manière fort étrange, et parfois des événements tragiques trouvent un sens différent après coup. Cela n'enlève rien à l'amour que vous avez pu lui porter et vous auriez trouvé façon de le conseiller et de le protéger, j'en suis certaine.”

                Ysomir tourna légèrement la tête pour apercevoir les longs doigts clair de son interlocutrice jouer avec l’herbe légèrement humide. Il était toujours en partie plongée dans ses pensées, mais les paroles d’Almarine étaient douce à entendre, et elle le rassurait en un sens. Ce genre de choses, il n’en parlait qu’avec sa soeur, et les dieux savaient à quel points ils n’avaient plus eu de discussion du genre depuis longtemps.

                “C'est peut-être une bonne chose pour Valacar. Mais comme souvent, ce qui est bon pour les choses du pouvoir et du gouvernement ne vas pas de paire avec les choses du cœur. Vous n'y pouvez rien, mais je crois qu'il est sage d'être conscient de cela.”


                “Vous parlez sagement très chère.. et vos propos sont criants de vérité. Les décisions que l’on aimerait prendre diffèrent souvent elle aussi de ce que l’on doit faire.
                Tenez, vous êtes restée près de moi cette nuit, en fin de compte.”


                Un petit sourire amusé vient étirer ses lèvres alors qu’il se redresse pour s’appuyer sur ses coudes, ancrant son regard sur le petit minois de l’artiste.

                “Je parle rarement, si ce n’est jamais, aussi librement de ces choses. Non pas que je le cache ou que je ne le veuille pas, mais j’en ai simplement rarement l’occasion. Rare sont les personnes qui s’intéresse réellement à ce que je peux raconter quand je ne parle ni politique, ni combat. Certains m’écoute lorsque je fanfaronne et je parade, mais ils ne sont bon qu’à ca. C’est parfois à se demander si je ne suis pas seul au monde dans cette citadelle..”


                La brise nocturne, chargée d’iode malgré la hauteur des falaises, vient lécher légèrement le visage et la chevelure du duo ainsi étendu dans l’herbe des jardins d’Aquila. La citadelle laisse planer un silence presque parfait autour d’eux, interrompu par les quelques messes basses et bruits d’armures des gardes sur les remparts et au niveau des portes.
                Les jardins de la cité ne sont qu’à eux. Le couple qui était là à leur arrivée et partit depuis bien longtemps, d’autres torches ayant suivit l’exemple de celle qui s’était éteint près du baron et de son invitée.

                Plus bas, on peut entendre le lointain murmure des tavernes qui ferment peu à peu leur porte en mettant dehors les quelques buveurs ayant eu les yeux plus gros que le ventre. Quelques échos d’une forge du faubourg qui semble encore tourner, mais rien de plus.

                Le silence, la nuit, le vent.


                L’air se rafraîchit d’ailleurs lui aussi. Ysomir en a l’habitude, mais la proximité de la mer offre à Valacar des nuits fraîches, parfois même vivifiante, même pour une contrée de Mellila.

                “Je n’imaginais pas avoir une compagnie si délicate ce soir. Vous avez transformé une soirée banale en une nuit rare et précieuse mademoiselle.”


                Ne l’ayant toujours pas laché des yeux, il inspire légèrement lorsque l’un de ses coudes quitte le contact de l’herbe dans l’optique de saisir avec une grande délicatesse la main d’Almarine qui s’évertuait à torturer ces pauvres brins d’herbe. Dans un lent mouvement fluide et plein de grâce, cette délicate main tachée de pigments artistique se voit lentement ramenée vers la bouche du baron qui dépose sur son dos un doux baiser. Encore un.

                Le baron était très tactile, Almarine avait eu l’occasion de s’en rendre compte, mais pourtant, ses gestes restaient gracieux et.. léger. Presque félins parfois.

                “Merci beaucoup d’être restée.”


                Ces quelques mots sont prononcés un bref instant après ce baiser, sans qu’il ne daigne arracher ses yeux à la contemplation du regard de sa comparse. Un murmure doux et léger qui se mêle à la brise marine. Un murmure sincère, honnête.
                Re: Déjà, la nuit. ─
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