Déjà, la nuit.
NouveauRépondre
Aller à la page : 1, 2, 3  Suivant

Déjà, la nuit. ─ Sam 19 Mai - 18:15
avatar
    Almarine de Servalan
    Artiste peintre
    - Par le Trimurti, madame, était-ce vraiment prudent ? Maugréa Benvenuto en soutenant comme il pouvait la silhouette de sa patronne qui s'affaissait une fois de plus.

    On lui donna un linge imprégné d'eau trop tiède, et il le posa sur le front d'Almarine qui luttait pour revenir à elle, allongée dans l’exiguïté étouffante d'une officine de médecin, quelque part dans les méandres des rues d'Aquila. Passant outre l'inconvenance de la chose, son valet et garde du corps l'avait appuyée contre lui tandis que les deux apprenties qui l'accompagnaient cherchaient à faire rentrer l'air frais. En vain : la fournaise du dehors était à peine plus respirable qu'à l'intérieur.

    Almarine, dont les yeux papillonnaient au milieu d'un visage plus livide encore qu'à l'ordinaire, ne prit même pas la peine de répondre et se contenta d'un froncement de sourcils qui signifiait clairement que Benvenuto n'avait qu'à se taire, ce qu'il fit, en désespoir de cause. Elle en avait de bonnes, tiens, à courir la mer et la ville par cette chaleur, et à se hâter aux heures les plus chaudes de la journée, tout ça parce qu'ils avaient été retardés en mer et qu'elle avait voulu arriver le soir-même. Il savait bien qu'elle avait ses raisons, et qu'elle voulait se présenter au plus tôt au seigneur des lieux qui l'avait mandée plusieurs semaines auparavant, mais enfin. C'était typique d'elle, et personne n'aurait pu l'empêcher d'en faire à sa guise.

    La peintre avait été heureuse de recevoir la missive qui était arrivée des semaines auparavant ; chacun connaissait l'attachement qu'elle avait pour Mellila, et pas seulement parce que s'y rendre lui rappelait toujours de bons souvenirs de ses précédents séjours, et la rapprochait de Chimène. De plus, elle commençait de plus en plus à recevoir des commandes qui lui étaient personnellement adressées et n'étaient plus des reliquats de son père quand il ne daignait pas exercer pour untel, et elle en éprouvait une allégresse remplie de fierté. Elle s'était hâtée de partir, et avait répondu très vite au seigneur de Valacar, non sans négliger de s'assurer des gages qui lui seraient versés, et que tout ce dont elle aurait besoin l'attendrait sur place. Almarine ne laissait jamais rien au hasard. De fait, elle avait aussi pris soin d'écrire pour informer Chimène de sa venue, espérant sans doute pouvoir la retrouver, fut-ce brièvement.

    La réponse n'était arrivée que le jour du départ, et elle fut décevante : la belle était ailleurs, cet été là, et Almarine en fut si chagrinée qu'elle ne se départit pas de son silence maussade pendant toute la traversée vers Mellila. Heureusement, la joie de retrouver les paysages familiers de leurs voisins parut lui redonner le sourire, sourire qui passa bien vite car la chaleur étouffante eut vite raison d'elle. On avait beau être près de la mer, qui garantissait un peu de fraîcheur bienvenue, la fournaise régnait partout et le soleil implacable l'empêchait de sortir de tout le jour, de peur de souffrir de vilaines brûlures.

    Le malaise qui la saisit alors qu'ils descendaient du bateau n'était pas le premier, ni le dernier, et c'est donc avec son stoïcisme résigné que Benvenuto tâcha de la maintenir consciente jusqu'à ce qu'ils arrivent enfin à l'ombre des hauts murs. On disait qu'il y avait des jardins, là, et la promesses de douceur qu'ils offraient avaient de quoi raviver la hardiesse des néréens épuisés.

    De fait, laissant les domestiques se charger de prendre soin de leurs bagages et de l'installer dans l'auberge qu'ils occuperaient pour la nuit, Almarine descendit avec précautions de la voiture, prenant appui sur Benvenuto. Très vite, la beauté de l'endroit lui fit oublier ses souffrances : le soleil déclinant baignait les jardins d'une lumière irréelle, rouge et dorée, tirant sur une nuance d'ambre chaude qui ourlait les feuillages épanouis d'un liseré d'or profond. Tout murmurait dans la brise marine, tout ondulait dans les rafales qui portaient des odeurs d'iode et de sel, alors que la végétation luxuriante répandait ses parfums lourds autour des bassins. Les couleurs chatoyaient, des nuances de vert profond, de brun, l'éclatante teinte des fleurs écloses, des grappes de pampres profuses, des tonnelles croulant sous les glycines et les chèvrefeuilles. Une myriade d'oiseaux sillonnaient un ciel pur, dégagé de tous ses nuages, qui laissait tomber un soleil rougeoyant sur le lit aveuglant de l'océan.

    Les longues mains grêles de la peintre s'accrochaient au bras massif de son valet pour ne pas trébucher alors qu'elle regardait partout autour d'elle, l'expression d'un ravissement incrédule éclairant ses traits minces. Ils finirent par s'asseoir près d'une fontaine où la peintre se baigna le visage et les mains. Et puis, parce qu'il n'y avait personne aux alentours et parce que l'onde claire était par trop attrayante, elle retira ses souliers et ses chausses, et plongea avec délices ses pieds dans un bassin carrelé de faïences.

    Le reste de leur compagnie les rejoignirent bientôt. Aélis portait un panier de vin et de victuailles apportées depuis Uzé, Carmilla avait pris une couverture et, pour le plus grand bonheur de sa maîtresse, avait eu la brillante idée de prendre son luth. De fait, ils furent bientôt tous installés pour profiter de la fraîcheur qui tombait avec le crépuscule et apaisait la brûlure du jour ; on étala le drap sur l'herbe d'un parterre, on ouvrit une outre de vin, et très vite la fatigue du voyage s'en trouva apaisée. La clameur joyeuse de leur petite compagnie, quelques échos de musique, un chant alerte se mêla à la rumeur des vagues, au frisson du vent, au murmure des fontaines.


    Re: Déjà, la nuit. ─ Sam 19 Mai - 19:26
    avatar
    Le soleil plongea au loin derrière la mer d’huile bordant l’île de Valacar, lorsque les visiteurs d’Uzé grimpèrent dans la voiture qu’avait fait venir le baron pour leur épargner la traversée du Faubourg à pieds.
    Les rues du faubourg d’Aquila étaient toujours vives et bruyante, mais le soleil avait tapé fort aujourd’hui, échauffant les esprits des valariens, qui pour beaucoup étaient encore de sortie au crépuscule, remplissant les tavernes et créant de nombreux bouchons devant les étals divers et variés de la capitale. Le carrosse n’eut d’autre choix que de patienter à plusieurs reprises, imposant à ses voyageurs un trajet de plus d’une heure pour rejoindre les grandes rues pavées grimpant jusqu’à la citadelle de nacre.
    Le soleil éclairait la cité et ses murs clairs d’une lumière pourpre contrastant avec la clarté de l’océan et du ciel vide et pur. Une fois le pont-levis et les murailles imposantes passées, les dernières lueurs du soleil laissèrent à l’invitée et sa compagnie la chance d’admirer les multiples couleurs des jardins luxuriant d’Aquila. Les fleurs colorées, les feuillages tous différents les uns des autres et l’eau claire et translucide s’écoulant aux grès des bassins et fontaines laissèrent la liberté à la joyeuse compagnie de se reposer après ce voyage étouffant.
    Si taverne ils recherchent, c’est sans aucun mal que l’on pourra leur indiquer celle de « La Loutre érudite », trônant juste à la limite des remparts de la citadelle, dernier refuges du Faubourg avant la grandeur des murs de la forteresse. Les gardiens de l’aube présent en faction au pont levis de la citadelle auront reçu l’ordre de laisser les inviter passer librement les murailles, et si le cœur de la compagnie leur en dit, ils pourront sillonner les jardins de la citadelle et admirer les bâtisses les plus riches de la cité, celle des maisons nobles rattachés à la baronnie Valacar.

    Cependant, alors que le soleil s’est évanouit définitivement derrière l’océan, un jeune garçon vêtu d’une tenue élégante s’approche en trottinant du petit groupe. Il est essoufflé, une douzaine d’années tout au plus, et sa tenue richement décorée laisse penser qu’il fait partit des proches du baron. Son visage possède des traits fins, et de belles bouclettes brunes retombent devant deux prunelles d’une clartée étonnante. Sa peau halée laisse perler quelques gouttes de sueurs lorsqu’il se poste devant le groupe, s’inclinant avec une maladresse candide et presque touchante.

    « Mademoiselle de Servelan. Le baron a été informé de votre arrivée tardive, et en guise d’excuse pour la longueur de votre voyage, il vous convie vous et vos amis à vous joindre à sa table ce soir. »

    En se redressant, il replace l’une de ses boucles qui venait gêner sa vue, et c’est l’ombre d’un adorable sourire courtois qui se dessine sur ses lippes. Il bombe légèrement le torse, l’allure fière malgré son jeune âge.

    Plus loin, alors que l’obscurité s’intensifie derrière les murs blanchâtres de la citadelle, une dizaine de domestique s’affairent à embraser les torches s’étalant un peu partout dans les jardins. Les flammes apparaissent petit à petit au milieu de la végétation soigneusement entretenue, offrant au lieu un charme encore différent. Les couleurs étant moins vives, le cadre semble encore plus reposant. Les bruits du Faubourg n’étant plus qu’un lointain écho, ce sont les murmures des serviteurs et les quelques bavardages des gardiens de l’aube qui forment la seule mélodie perceptible par les convives.



    Re: Déjà, la nuit. ─ Sam 19 Mai - 20:49
    avatar
      Almarine de Servalan
      Artiste peintre
      C'est Benvenuto, avec sa vigilance naturelle qu'il était bien obligé de conserver en alerte au vu de l'insouciance de ses accompagnatrices, qui aperçut le page qui trottait vers eux sur les graviers de l'allée. Il fit signe à Aélis de cesser sa musique, et se racla vivement la gorge pour attirer l'attention d'Almarine qui rêvassait encore, les pieds dans le bassin, goûtant la fraîcheur du soir qui tombait. La nuit venait juste d'éclore, et le ciel était si pur... Mais l'heure n'était plus à cela, et elle n'eut pas vraiment les temps de se refaire une contenance que le jeune garçon s'inclinait devant eux pour convier la compagnie à la table du baron.

      Almarine parut contrariée ; elle avait espéré demander une entrevue le lendemain au matin, et cet imprévu lui déplaisait. Elle n'en dit rien toutefois et se contenta de hocher gracieusement la tête.

      - C'est fort aimable de la part de sa seigneurie, dit-elle en souriant. Je vous prie d'attendre un instant, nous ne voudrions pas manquer de respect à messire Ysomir en paraissant devant lui aussi inconvenablement vêtus.

      Intérieurement, elle regretta qu'il fît preuve de tant de prévenance, en vérité : elle aurait cent fois préféré se reposer ici et récupérer de la fatigue du jour en profitant des jardins, mais il fallait croire que ce plaisir devait lui être refusé. Fort heureusement, la fraîcheur du jardin et le peu de vin qu'elle avait bu lui avaient redonné des forces, assez pour faire bonne figure : il eut été hors de question de se présenter devant un commanditaire en n'étant pas en pleine possession de ses moyens. De fait, elle prit un moment pour essuyer ses pieds trempés, et fit patienter le garçon le temps de se refaire une mise un peu plus convenable. Tandis qu'Aélis relaçait le surcot qu'elle avait ôté pour se rafraîchir, elle noua ses lourdes tresses rousses sur sa nuque et se couvrit sagement d'un voile de baptiste blanche qui lui retombait sur la gorge et cachait les rougeurs disgracieuses causées par le soleil.

      Ne souhaitant pas renvoyer seules ses apprenties à l'auberge alors que la nuit tombait et qu'elles étaient sans chaperon, Almarine les garda auprès d'elle : peut-être que le baron goûtait la musique, et avec un peu de chance, elle ferait bon usage de son luth au cours de la soirée.

      C'est à regrets qu'Almarina quitta la douceur ombragée du jardin qui s'éclairait des lueures dansantes de torches allumées dans la pénombre du crépuscule. Elle se promit d'y revenir, parce que le bref aperçu qu'elle en avait eu lui avait laissé un goût de trop peu qui éveillait une frustration lancinante. Pourtant, la perspective d'un bon repas était plaisante après la fatigue du jour et elle se réjouit que Carmilla et Aélis eussent porté avec elles quelques outres du vin des vignobles de Servalan. Ce présent improvisé serait certainement bienvenu, pour peu que le baron goûtât la boisson.

      Tandis qu'ils suivaient le page jusqu'à la demeure de son seigneur, elle se rappela qu'elle ne savait presque rien de leur hôte. Elle n'avait guère eu le loisir d'y songer jusque-là, trop occupée par la perspective de revoir peut-être Chimène, puis la déception de l'absence de celle-ci. L'épuisement du voyage n'avait pas plus laissé d'occasion de se poser des questions, et celles-ci se précipitèrent dans son esprit alors qu'ils allaient à sa rencontre. Elle espéra de tout coeur ne pas avoir à subir la compagnie de quelqu'homme d'armes cousu tout jeune dans son armure et qui ne pensait qu'aux combats et aux joutes, ou quelque vieillard sentencieux qui s'ingéniait à croire que son grand âge lui permettait toutes les familiarités. Au moins avait-il du goût en matière d'art, puisqu'il requérait ses services en la matière.

      Et puis, quelqu'un qui possédait pareils jardins ne pouvait être complètement mauvais seigneur, se disait-elle, l'esprit encore charmé par la beauté des lieux.


      Re: Déjà, la nuit. ─ Sam 19 Mai - 22:32
      avatar
      Le jeune page les guident en silence au travers des murs immaculés de la citadelle d’Aquila, sa tenue flottant légèrement au vu de ses pas rapides, zyeutant de temps à autres derrière lui afin de s’assurer que les invités le suivent.
      Pendant ce temps là, dans la salle principale de la demeure, une grande table en "U" a été dressée, les nappes installées et le couvert mis pour chaque membre de la compagnie Uzéenne. Au centre de la grande tablée, Ysomir est assit sur son fauteuil, comme à son habitude quelque peu affalé, avec une nonchalance qui lui est propre et qui étrangement, ne semble pas montrer d’irrespect. Sa cheville droite est posée sur son genou opposé alors que le baron tient dans a main droite une dague en acier à la garde couverte de pierres précieuse, une lame courbée qui s’évertue à venir couper de fines tranches de la pomme vertes qu’il tient dans son autre main. Son regard noisette semble perdu entre la contemplation de la pomme qu’il déguste et le fil de ses pensées. Vêtu avec élégance, c’est une tenue de soie mêlant fil pourpre et dorée que porte le seigneur, celle ci laissant une légère ouverture sur son torse comme cela se fait en Mellila, malgré la chemise aux mêmes teintes qu’il porte en dessous.
      Finalement, les invités pénètrent la grande salle principale, le page se glissant sur un côté de la porte d’entrée en baissant le regard vers ses pieds, respectueux.
      En entendant les invités rentrer, le baron à la crinière blonde se redresse avec agilité, plantant la dague courbe dans l’accoudoir de son assise, laissant un sourire naître sur ses lèvres, se glissant à l’intérieur de l’arc formé par les tables afin de s’avancer vers eux>

      « Mademoiselle de Servalan ! Quel plaisir de finalement vous rencontrer. »

      S’arrêtant peu avant leur niveau, il effectue une gracieuse révérence agile, presque aérienne, comme s’il se livrait à un mouvement de chorégraphie toujours avec cette pointe de nonchalance qui n’enlève pourtant rien à sa courtoisie et son accueil. Lorsqu’il se redresse, ses deux iris noisettes viennent plus attentivement toiser son invitée principale, avant de s’attarder quelques instants sur chaque membre de la compagnie.

      « Soyez tous les bienvenue à Aquila, et dans mon domaine, je suis heureux de vous voir si nombreux ! Je me doute d’avance que mon invitation de ce soir vous accable plus qu’elle ne vous réjouit, mais sachez que je ne vous retiens absolument pas : Le voyage a été éprouvant, et je pense qu’à votre place, je me contenterais volontiers d’un bain dans l’océan et d’une bonne outre de vin. Je ne m’offusquerai en rien si vous préférez passer votre soirée dans le calme. Cependant, sachez que si le cœur vous en dit, j’ai toujours des chambres prêtes pour mes invités. Vous êtes le bienvenue en ma demeure si vous souhaitez dormir ici ! »

      Après un nouveau sourire et une légère inclinaison de tête du baron, les domestiques ne tarderont pas à s’aligner près des tables, carafe en main, près à servir ceux qui le désireront.

      L’attitude et la présence d’Ysomir sont délicate à décrire.. au-delà de cette nonchalance, il garde une forme d’élégance et de charisme assez inhabituel chez un seigneur. Une partie de son attitude laisse transparaître un certain dédain des règles, mais pourtant rien n’est laissé au hasard, et, tout en élégance, il ne se montre aucunement irrespectueux.


      Re: Déjà, la nuit. ─ Dim 20 Mai - 16:41
      avatar
        Almarine de Servalan
        Artiste peintre
        Quelles que furent les inquiétudes et les appréhensions d'Almarine au sujet de leur hôte, elles furent toutes bien vites balayées lorsqu'ils entrèrent dans la salle et virent le seigneur des lieux s'avancer à leur rencontre. Benvenuto ne put s'empêcher de sourire en coin quand il vit l'expression ravie qui se faufila subrepticement sur les traits de sa maîtresse, puis la petite moue appréciatrice qui marqua son léger hochement de tête lorsque ses yeux vifs détaillèrent le vêtement et l'allure du baron de Valacar. En voilà un qui avait su capter son intérêt, assurément. Attentive, la peintre avait ce regard caractéristique qui semblait découper le monde en formes, en figures et en couleurs ; quiconque la connaissait assez savait qu'elle saisissait l'esquisse du mouvement en même temps qu'une foule de détails qu'elle chercherait plus tard à retranscrire en peinture.

        A son tour, la jeune femme s'inclina gracieusement pour saluer, ainsi que le reste de sa suite. Elle eut un sourire aimable quand elle répondit :

        - Votre sollicitude est un honneur, monseigneur. Il est vrai que le voyage fut éprouvant, ce serait mentir que de le cacher, mais il aurait été fort discourtois de notre part que de refuser une offre aussi aimable.

        Et tout bien réfléchi, elle était tout à coup dans de bien meilleures dispositions et toute prête à pardonner qu'on l'eut arrachée au repos des jardins. Au moins la vue ne serait pas dépourvue d'agrément, si par malheur il se révélait n'avoir pas une conversation intéressante ou être un goujat. De plus, elle aimait voire évoluer ses modèles avant de les peindre, les voir bouger et parler, car c'était autant de détails qu'elle essayait d'évoquer dans ses portraits. Tenter d'évoquer, de capter, de piéger des choses aussi volatiles, aussi mouvantes, dans la matière figée de sa peinture autant que dans l'exigu et contraignant format qu'on lui demandait généralement était un défi toujours aussi exaltant.

        - Nous avons laissé tous nos effets à l'auberge ou nous logeons, reprit-elle en faisant signe à Aélis de s'avancer, mais il se trouve que par chance, nous avons pris avec nous quelques outres d'un vin de Sairdagne que vous saurez sans doute apprécier.

        De fait, tandis qu'elle parlait, la jeune apprentie souleva le linge qui cachait le contenu de son panier et le présenta au baron en s'inclinant profondément.

        - J'avoue que je ne m'attendais pas à vous rencontrer avant demain matin, reprit Almarine; de fait, nous sommes quelque peu pris au dépourvu. J'ignore s'il est dans votre habitude de parler affaires au souper, mais il se trouve que mon secrétaire est resté se reposer avec le reste de mes gens et qu'en son absence, je me trouve quelque peu démunie.

        Une légère crispation de son sourire aimable laissa brièvement entrevoir sa contrariété : de toute évidence, la tournure des choses lui déplaisait quelque peu. Tout charmant que fut leur hôte, Almarine n'aimait pas se trouver confrontée à ses commanditaires sans avoir au préalable préparé la chose avec soin, et l'épuisement de la journée ne lui permettait pas d'être en pleine possession de ses moyens pour négocier un contrat. Elle espéra donc fortement que le tempérament insouciant des mellilans lui permît de repousser au lendemain ces questions cruciales, sans troubler la quiétude de la soirée.


        Re: Déjà, la nuit. ─ Dim 20 Mai - 18:14
        avatar
        « Laissez donc de côté les affaires et les contrats le temps d’une soirée ! Vous êtes mes invités et c’est en tant que tel que je vous reçois mademoiselle ! Vous et vos amis êtes les bienvenue dans ma belle citadelle, et j’ai bien l’intention de vous laissez la plus belle image que possible de nos belles contrées ! »

        Le sourire du baron ne peu que s’étirer davantage peut être avec le brin de malice désinvolte qui le caractérise, alors que ses mains s’écartent de nouveau pour désigner les tables couvertes de victuailles autour de lui.
        Lorsque la demoiselle s’avance finalement avec le panier, il s’avance d’un pas, pour se baisser un peu sur ses appuis, presque joueur, s’abaissant pour capter son regard malgré la courbure.

        « Redresse toi ma jolie, le sourire d’une femme vaut encore plus qu’une courbette. »


        Un rire franc mais pourtant respectueux d’Ysomir fend finalement l’air lorsqu’il se redresse, joignant ses mains dans son dos pour s’incliner vers l’artiste à l’origine du présent, ne se détachant jamais de son sourire.

        « Vous n’auriez pu me faire plus plaisir qu’avec du bon vin très chère, je vous remercie ! Nous le boirons ce soir au même titre que mes cuvées favorites, au cas où elle ne vous conviennent pas. »

        Un petit geste du poignet couplé à un claquement de doigts ordonnerons à un serviteur de venir se saisir avec politesse et précaution de la panière, filant dans un coin de la salle pour verser le liquide carmin dans de belles carafes en argent.

        « Installez vous tous, je vous en prie. Mademoiselle de Servelan, prenez place à ma droite je vous prie ! Et ne faites pas attention au vide à gauche de mon fauteuil, je ne sais pas encore si ma jeune sœur se décidera à se joindre à nous. »

        Ceci dit, c’est de son pas léger et silencieux pourtant loin d’être discret que le baron contourne de nouveau les tables pour venir s’asseoir sur son fauteuil, s’asseyant comme d’habitude sans aucune forme de droiture, ancrant de nouveau son regard sur son invitée principale. Il récupère sa dague, piquant un quart de pomme qu’il vient croquer. Puisque la demoiselle semble prendre le temps de l’analyser en détails, elle pourra observer sa gestuelle avec attention. Il utilise beaucoup d’expression ou de gestes pour illustrer ses propos, bien loin de la noblesse du nord, froide et droite. Le soleil de Mellila correspond parfaitement au baron : un homme plein de charisme et de présence, et qui pourtant traite chaque chose avec une élégante nonchalance qui pourrait choquer les plus stricts dirigeant d’Eurate. Et pourtant.. le baron possède bel et bien une réputation de soldat infaillible et de combattant redoutable, ayant hérité lors des bataille de Durdinis du surnom de « Loup-Blanc », tant il se livrait au combat avec hardiesse et bravoure.
        Après tout.. n’est ce pas le sang chaud et la flamme du Sud qui brûle sous sa peau halée. Il est vrai que sa chevelure blonde le démarque de la majorité des Valariens et des gens du sud, et pourtant, sa mère avait beau être de Nera, c’est bel et bien l’ardeur des Mellilanais qui coule dans ses veines.
        Son regard brun ne semble pour l’heure, pas vouloir lâcher la rouquine qui observe chacun de ses faits et geste. Il semblerait même.. qu’il en fasse de même avec elle en fin de compte, qu’il l’observe pour tenter de la cerner.

        « Que pouvons nous vous servir ? Vin ? Bière ? Hydromel ?! Faites part de vos vœux à mes suivants, ils vous le donneront ! Bienvenue sous le soleil d’Aquila mes amis, je veux vous voir sortir de mes murs le ventre plein et le sourire aux lèvres ! »

        Sur ces derniers mots concernant le sourire, il ne pourra s’empêcher de jeter un coup d’œil à la jeune fille qui portait le panier,  amusé et curieux de voir s’il s’agit là d’une demoiselle qu’il aura su surprendre ou intimider. Gentilhomme courtois et joueur que semble être le baron de Valacar..
        Re: Déjà, la nuit. ─ Dim 20 Mai - 19:52
        avatar
          Almarine de Servalan
          Artiste peintre
          Un soupçon de soulagement détendit les traits de la peintre quand le baron répondit à ses inquiétudes. Bénie soit l'insouciance des mellilans ! Et dire que l'on s'étonnait encore d'à quel point ceux-ci pouvaient bien s'entendre avec les néréens... Et, sans qu'elle ne puisse s'en empêcher, elle ne put que repenser à Chimène. Son souvenir était plus présent que jamais, maintenant qu'il y avait tant de choses qui lui rappelaient son absence : même l'écho du parler des gens du cru lui évoquait le son de sa voix. Elle ravala l'amertume et le froissement de cœur, n'en montra rien d'autre qu'un égarement infime qui fit vaciller son regard limpide qui put passer pour de la simple lassitude.

          Et puis elle n'eut plus le loisir d'y songer quand elle vit le baron jouer les jolis cœurs avec l'infortunée Aélis. Dès qu'il se pencha vers elle, l’adolescente se détourna comme une biche effrayée et vira aussitôt à un rouge vif du plus bel effet sous le blanc de sa coiffe. Elle battit en retraite auprès de sa compagne, marmonnant quelque chose d'inaudible, tandis qu'Almarine serrait les joues et pinçait les lèvres pour s'empêcher de rire aux dépends de son apprentie. Son regard trahissait cependant son amusement, et cachait aussi un sursaut de méfiance, partagé par Benvenuto, qui sut dès ce moment qu'il aurait probablement à garder un œil sur les deux jeunes filles en plus de sa maîtresse. Non qu'Ysomir eut parut menaçant d'une quelconque façon, mais Almarine et lui savaient très bien comment certains aristocrates à la moralité douteuse traitaient les jeunes filles de cet âge, et de basse condition : il était hors de question que l'on s'approchât d'une des protégées de la peintre avec ce genre de pensées en tête.

          Almarine ne s'en fit pas plus que de raison toutefois, et lui fit un sourire éclatant quand il accepta de bon gré leur présent.

          - Je suis ravie que le présent vous agrée,
          répondit-elle. Je sais combien l'on goûte le vin de Néra, dans vos contrées, et particulièrement par ces journées si chaudes.

          Esquissant une courbette de remerciement, elle prit place près de son hôte, visiblement flattée d'avoir la place d'honneur à ses côtés. Elle se tenait très droite, avec une sorte de réserve un peu sévère, qui, en plus du voile sagement noué autour de son visage clair, lui donnait des allures très dignes de grande dame. Mais l'expression de ses yeux et le sourire qui s'esquissait sur le fil de ses lèvres étroites laissaient entrevoir sans aucune peine l'éclat d'un fort caractère qui semblait affleurer sous la surface convenue. Le regard était franc, direct, presque inquisiteur ; l'air de rien, ils ne quittait pas Ysomir et semblaient détailler le moindre geste, la moindre expression, s'amusant visiblement de l'indolence élégante de sa silhouette alanguie de travers sur son siège.

          Un soupçon de sourire lui étira le coin la bouche quand elle se demanda si elle pourrait le peindre de la sorte. L'heureuse insouciance qui se dégageait de lui avait quelque chose de plaisant et attirait immédiatement la confiance et la sympathie : une sorte de simplicité tranquille, comme s'il n'avait rien à cacher. Contrairement à d'autres qui s'embusquent derrière une foule d'apparences trompeuses, il se laissait déchiffrer sans efforts : le hâle de la peau mordue par la chaleur, la chevelure dorée décolorée par le sel et le soleil, les mains usées par le maniement des armes, la silhouette façonnée par les combats. C'était un guerrier, comme tous les autres, mais le soin de la tenue et l'élégance du personnage trahissait le goût pour d'autres choses que l'art de fracasser le crâne de son prochain : c'était heureux, car Almarine se trouvait vite à cours de sujets de conversation, avec ces gens-là.

          - Il y a longtemps que je n'ai pas trempé les lèvres dans un cru de votre région, répondit-elle à sa proposition. Du vin, cela ira très bien.

          Une fois servie, elle éleva courtoisement son gobelet pour le remercier, et y but une gorgée. Elle se savait observée : les prunelles brunes du baron ne l'avaient presque pas quittée depuis son arrivée, comme si l'un et l'autre feignaient de savoir s'épier mutuellement. L'air de rien, il guettait, avec autant d'attention qu'elle. Sans doute y avait-il bien plus de finesse d'esprit dans sa tête blonde que l'on pouvait se le figurer de prime abord : Almarine avait par trop frayé avec l'aristocratie pour ne point douter qu'il fût plus malin qu'il ne le laissait croire.


          Re: Déjà, la nuit. ─ Dim 20 Mai - 22:46
          avatar
          Confortablement installé dans son fauteuil, tourné presque entièrement vers la jeune artiste qu’il a invité, le baron fait un nouveau signe de main sans même regarder derrière lui. Une jeune servante à la chevelure Auburn s’avance vers la peintre, remplissant sa coupe d’un délicieux vin fruité Melliléen.


          Lorsqu’elle lèvera son verre, il plantera sa dague dans son accoudoir pour saisir son calice et le lever à son tour, lui offrant un sourire encore plus dessiné qu’auparavant.

          “Gloire, honneur et bravoure.”

          Il l’imitera dans la dégustation du contenu écarlate, ne laissant à aucun moment disparaître son sourire chaleureux et malicieux.
          C’est dans un bruit métallique que le calice d’Ysomir se voit reposer sur la nappe immaculée. Il laisse le goût tant apprécié du vin envahir son palais, en avisant la réaction de sa comparse à celui ci.

          “J’ai vu le contraste de votre regard lorsque j’ai taquiné votre chère protégée. Je ne fais pas partie de ces vieux dégoûtant qui se disent nobles en se plaisant à jouer avec de telles enfants, rassurez vous.”

          Sa franchise et la manière dont il aborde la chose de façon décomplexée peut quelque peu surprendre, mais étrangement, cela n’enlève absolument rien au jugement qu’il prononce à l’égard de ces “vieux dégoutant”. Ysomir ne semble pas être de ceux qui passent par quatre chemins pour donner leur opinions. Cependant, son sourire revient bien vite en direction de son invitée, son regard se permettant de parcourir avec plus d’attention ce faciès qu’il ne connaissait que par son nom.
          La barbe du baron est très finement entretenue, et comme l’a déjà remarquée la demoiselle, l'aperçu de son torse qu’offre son élégante tenue dévoile une carrure de guerrier. Bien qu’agile, il reste évidemment bien sculpté, sa peau halée laissant même une perle de sueur glisser entre les sillons visibles de ses muscles.

          “Parlez moi de votre voyage mademoiselle, comment s’est-il passé ? J’ose espérer que vu votre origine.. le voyage en mer ne vous dérange pas.”

          Son sourire s’accentue un peu plus, s’affinant sur ses extrémités pour marquer la taquinerie.

          Tout autour, les victuailles couvrent les tables, chaque membre de la compagnie invités à se servir à leur guise : fruits, légumes cuisinés, viande à la broche, poisson grillé.. les mets ne manquent pas et le buffet offert est plus que varié. Le baron pique d’ailleurs un bout de viande avec sa dague, venant le glisser entre ses dents tout en observant brièvement celui qui semblait être le garde de l’artiste, lui offrant un bref sourire avant de revenir bien vite vers son invitée à la crinière rousse. Comme elle semble l’avoir compris, son regard est analytique. Il laisse apparaître un dédain pour absolument tout, et pourtant, pas grand chose ne semble avoir été laissé au hasard.
          Re: Déjà, la nuit. ─ Lun 21 Mai - 9:23
          avatar
            Almarine de Servalan
            Artiste peintre
            Le visage d'Almarine demeura impassible quand Ysomir lui fit remarquer la visible contrariété qui avait été la sienne lorsqu'il s'était adressé à Aélis. Intérieurement, elle se fustigea : cela eut put passer pour une marque d'irrespect, et elle savait très bien que d'autres auraient pris cela en fort mauvaise part. Elle se savait parfois bien trop encline à laisser deviner ses pensées et surtout à mal dissimuler ses mouvements d'humeur. Il ne sembla pas s'en offusquer néanmoins, et sa remarque semblait plutôt faite pour rassurer la méfiance des néréens que pour lui reprocher ce manque de confiance en sa conduite.

            Une fois certaine qu'elle ne montrerait rien du fond de ses pensées, Almarine inclina légèrement la tête et lui fit un sourire d'excuse.

            - Je suis soulagée que vous ne preniez pas ombrage du soupçon que j'ai porté sur vous, dit-elle. Et puisque j'ai votre parole de gentilhomme, je tiens l'affaire pour close.

            Ce disant, elle éleva de nouveau sa coupe et y noya le reste de son sentiment à propos de cette vague histoire. Bien sûr, qu'elle se méfiait toujours : il n'y a de plus fieffé menteur qu'un noble qui prend tout pour acquis. Mais de cela, ils avaient l'habitude et Almarine avait suffisamment de foi en l'horreur du parjure qui était souvent celui des mêmes. De cela toutefois elle ne montra absolument rien d'autre que la modestie apparente de son expression tranquille, face à la franchise bon enfant du baron. L'expressivité de ses traits était plaisante et elle se demandait s'il s'y trouvait quelque sincérité, ou bien simplement le jeu des apparences. Difficile d'en juger, parce que cela sonnait fort juste.

            Plus que l'honnêteté, ce qui s'imposa en vérité à l'esprit d'Almarine, c'était son orgueil. Cela l'amusa, car on peut si aisément se jouer des fiertés excessives et des arrogances des autres... Elle le savait très bien, puisqu'ils avaient cela en commun et que cela lui avait déjà coûté plus d'une chose précieuse. Au moment où cette pensée se dessina, elle détourna les yeux : une dérobade surprenante venant d'elle qui semblait si sûre d'elle, mais il fallait la connaître pour savoir ce qui causait cet infime recul, pour savoir ce qui hantait son regard l'espace d'un instant, ce qui avait pour nom Chimène et qui ne lui quittait pas le coeur.

            Almarine termina son verre beaucoup trop vite et serra les dents. Chimène avait toujours su se jouer de la fierté des autres, la désarmer pour passer au travers et débusquer ce qui gisait sous les masques dont on se pare pour protéger son ego. Comme à l'escrime, esquiver, se dérober pour pointer au cœur, vite et sans bavure.

            Un deuxième verre de vin connut le même sort avant qu'elle ne réponde à la question du baron. L'espace d'un instant, son esprit s'était égaré fort loin et elle ne l'avait entendu que d'une oreille : on pouvait aisément mettre cela, comme beaucoup de choses, sur le compte de la fatigue du jour, et de fait, elle en feignit les assauts en relevant les yeux sur lui.

            - J'ai souffert de la chaleur plus que de la mer, en vérité. Ce n'est pas mon premier voyage à Mellila, quoique n'ayant jamais séjourné dans vos îles ; j'en avais gardé un bon souvenir et il m'est heureux d'y retourner. Nous avons été quelque peu retardés par de mauvais vents au large de la pointe de Corduba où nous avons été forcés de faire escale, mais dans l'ensemble, tout est allé à merveille.

            Se concentrer sur les détails de son comportement et de son apparence était un souverain remède pour exorciser l'absence de Chimène. Elle fit bonne figure, même alors que l'amertume lui montait à la gorge en parlant à mots couverts de ses précédents voyages à Mellila, et préféra s'amuser de cette manie qu'il avait de planter son couteau dans l'accoudoir de son siège quand il ne s'en servait pas. De quoi en faire hurler plus d'un, et puisqu'il était si peu à cheval sur les convenances, elle commençait même à regretter de s'être couverte comme une matrone, parce qu'il faisait encore beaucoup trop chaud dans la salle pour porter la guimpe sans en être incommodée.


            Re: Déjà, la nuit. ─ Lun 21 Mai - 17:02
            avatar
            Ysomir se surprend lui même à tant s’attarder sur les réactions et l’attitude de la rouquine qui lui tient compagnie. Il continue de l’observer, et les deux verres qu’elle enchaîne l’un après l’autre auront le don de le surprendre et de le faire s’interroger. Cela le fera sourire, mais son regard trahit indéniablement une interrogation compatissante quant à l’état de la demoiselle.

            “Vous devez mourir de chaud très chère, je ne suis pas du genre à m’offusquer des convenances non respectées.. mettez vous à votre aise. Je suis content que vous n’ayez eu plus d’encombre, je m’en serais voulu d’imposer cela à mes amis de Néra ! Mangez et reprenez des forces mademoiselle, je n’aimerai que l’on dise que je laisse mes invités avec un mauvais souvenir de ma cité.
            Je vous emmènerai visiter les jardins de nuit si le coeur vous en dit. Je ne connais rien de plus revigorant que regarder les bassins se jeter dans la mer, entourées de fleurs colorées.”


            Il continue par ailleurs de manger en prenant son temps, morceau par morceau, en prenant le temps de parler et de laisser s’exprimer son invitée.

            “Par ailleurs, je ne souhaite pas parler affaire, mais je serais curieux de parler art avec vous. J’ignore tout de vous, je vous ai simplement demandée sur les conseils de ma conseillère. Que peignez vous..? Comment ? Qu’est ce qu’il vous plaît le plus ? J’aime apprendre à connaître les artistes que je rencontre, leur motivation, leur but.”

            C’est toujours avec un sourire que le baron lèvera une main pour voir sa coupe de nouveau remplie de vin rouge. Tout dans sa manière de boire et de manger laisse comprendre qu’il est appréciateur des bonnes choses. Il n’en abuse pas, mis à part peut être du vin, mais il aime manger et boire de la qualité. Bon vivant comme bon nombre des habitants de Mellila, cela a la vertu de ne le rendre que plus sympathique aux yeux de nombreuses personnes. Héros de guerre et champion aux yeux du peuple, Grand joueur et bon vivant aux yeux de la noblesse, homme pieux et dévoué aux yeux des religieux. le baron semble présenter des points forts différents aux yeux de tous. Et pourtant, chaque homme a ses faiblesses, quelle pourrait être celle de celui ci ? Peut être que la compassion qui se lit dans le regards du blondinet à la contemplation du malaise de l’artiste en fait partie.. allez savoir ce qu’un homme malin et habile peut cacher. Son sourire ne semble pas quitter son visage, toujours courtois, élégant et quelque peu malicieux.

            “Je vous avoue vous avoir fait venir sans commande précise.. je cherche simplement quelque chose de beau. Je ne suis pas commanditaire d’un portrait ou je ne sais quoi. J’aimerais simplement que vous peignez pour moi.. ce qu’il vous plaira. La cité, la citadelle, les jardins, moi.. ce que vous souhaitez. Qu’en dites vous ?”

            Il semble curieux de voir sa réaction, se doutant évidemment que ce genre de chose ne lui est pas souvent demandé. Il reprend une gorgée de vin, laissant de nouveau son regard se balader sur l’assemblée présente à sa table. Une jeune femme aux cheveux court s’est glissée sur le coin d’une table, vêtu sobrement, elle mange sans trop se faire remarquer. Ses traits sont fins, mais l’état de ses mains est similaire à l’état de celles du barons, sa silhouette laissant penser qu’il s’agit d’une femme d’armes.
            Re: Déjà, la nuit. ─ Lun 21 Mai - 18:11
            avatar
              Almarine de Servalan
              Artiste peintre
              Sans le vouloir, Almarine avait du laisser paraître quelque trouble, un peu de lassitude, ou bien tout simplement que les traits minces de son visage exprimaient trop bien la fatigue du jour pour qu'elle ne puisse pas cacher tout cela. Quoiqu'il en fut, Ysomir le remarqua bien évidemment et il fallait bien admettre que l'invitation était tout à fait tentante. Le soir tombait derrière les hautes fenêtres, une clarté de crépuscule interminable qui accompagnait la lente chute du soleil de l'autre côté du monde. C'était l'heure paisible entre toutes, gagnée lentement par le velours sombre de la nuit qui s'en venait, à pas de loup, sur la pointe des pieds. Il faisait toujours très chaud, mais cela n'avait plus rien à voir avec l'écrasante fournaise des heures ensoleillées ; un bref répis avant l'aube prochaine et la fin de l'obscurité trop courte.

              Elle baissa les yeux, affectant une coquetterie de jouvencelle pour cacher qu'il avait, sans peut-être en être tout à fait certain, touché juste. Pas question de montrer un entousiasme débordant, et elle se retint de justesse, mais ne put tout à fait oblitérer l'allégresse soudaine qui répondit à son offre de revenir aux jardins. Ce tout petit mouvement d'humeur, échappé à la mainmise absolue qu'elle voulait avoir sur elle-même, la trahissait beaucoup plus qu'elle ne l'imaginait. L'espace d'un instant, son regard s'était illuminé d'une joie sincère, et c'était peut-être la première fois depuis son arrivée qu'elle laissait échapper l'expression d'une émotion tout à fait franche : c'étaient en de tels instants qu'on se rappelait souvent qu'elle était encore jeune, et pas tout à fait aussi maîtresse d'elle-même qu'elle voulait bien le laisser croire.

              - J'en serais tout à fait ravie, répondit-elle avec un calme tout calculé. Je n'ai guère eu le temps d'en profiter tout à l'heure quand nous sommes arrivés : nous avons pris un moment pour nous y reposer et je dois avouer que cela m'a semblé être un véritable havre de paix après l'agitation de la ville.

              La peinture parut intriguée, après cela : elle observa Ysomir d'un regard en biais, comme le ferait un chat attiré par quelque chose. Un sourire lui vint, mi-figue mi-raisin car elle ne savait que penser du fait qu'il l'avait expressément conviée sur le conseil de quelqu'un d'autre, sans rien connaître de ce qu'elle pouvait faire. C'était une première, et pour tout dire, elle était réellement surprise. Les choses prenaient une tournure plutôt imprévue, ce qui était aussi inquiétant qu'intéressant.

              - Eh bien, dit-elle en lui glissant un sourire amusé. Vous avez une confiance admirable en vos conseillers, monseigneur, pour sur leur seule foi faire venir quelqu'un dont vous ne savez rien. Dois-je vous deviner un certain goût du risque ? Non que cela me déplaise, je vous assure, mais enfin cela m'étonne.

              Ou bien, et c'était sans doute aussi le cas, un souverain mépris pour les convenances autant que pour la prudence. Typiquement mellilan, là encore, elle devait bien le reconnaître.

              Reposant délicatement son gobelet sur la table, elle prit un instant pour répondre, vaguement songeuse, alors que persistait l'idée qu'il se jouait peut-être d'elle, et que tout cette honnêteté pleine d'une insouciance insolente était peut-être tout à fait feinte. Mais enfin : tout concourrait à inciter au même laisser-aller, comme si on ne pouvait jamais demeurer sérieux très longtemps, par ici.

              - Que vous dire ?
              Reprit-elle avec un amusement plus palpable. Ignoreriez-vous les risques que l'on encoure à faire parler les artistes à propos de leur art, surtout quand il y a foison de vin à portée ?

              Elle lui glissa un sourire espiègle.

              - Mais je vous ferais grâce des grands discours, car je suis d'humeur magnanime. Pour vous répondre, je dirai simplement que tout me plaît à peindre, du moment qu'il y a matière à cela. J'ai suivi l'enseignement de mon père, qui s'est adonné à beaucoup de choses en peinture et dans d'autres arts ; j'y excelle moins que lui, faute d'expérience, et pour le moment je crois que ce qui m'intéresse le plus, ce sont les gens.

              Attablé dans son coin, Benvenuto sourit quand il vit la frêle silhouette de la jeune femme se redresser un peu, prise d'une animation soudaine qu'il connaissait bien : elle ferait peut-être grâce à son hôte de tous les flots de parole qu'elle pouvait répandre quand la boisson et l'heure se prêtaient aux grands discours, mais puisqu'il voulait savoir, elle ne se priverait pas de lui répondre. De fait, la lassitude qui l'avait prise un moment plus tôt lui passa tout à fait, et il n'y eut pas plus souverain remède que la conversation pour chasser le souvenir de Chimène.

              - Je sais que beaucoup de mes confrères ne tiennent guère le portrait en grande estime : c'est pour eux un art mineur qui est fort utile pour flatter un mécène ou remplir les caisses faute d'autre chose, mais je n'en crois rien. Il est aussi délicat de retranscrire l'atmosphère d'un paysage et toutes ses subtilités que toute la complexité d'un être humain, sinon plus. Et puis, c'est aussi négliger le pouvoir de l'image : un portrait peut maintenir une image dans le temps et rendre présent ce qui ne l'est pas, ou ce qui ne l'est plus. Le souvenir passe, mais l'objet reste, et l'image avec elle, celle qu'on se fit d'un être ou celle qu'il a voulu donner de lui-même.


              Elle parlait avec vivacité, et ses longues mains appuyaient son discours par gestes, méthodiques, précis. Elle se tourna vers lui, pencha légèrement la tête de côté et l'observa un bref instant. Le regard était fixe, aigu, perçant. Un regard qui disséquait la matière, découpait le monde en esquisses, en traits, en teintes, réduisait tout à un ensemble de figures régies par des lois géométriques. Quelque chose de froid, quelque chose de tranchant : il semblait alors qu'Almarine se retranchait du monde pour l'observer comme on admire une fourmilière, comme l'on cherche à discerner un motif dans les remous d'une onde courante.

              - J'aime peindre les gens tels que je les vois. Tout ce qui les caractérise, tout ce qui les rend différents, tout ce qui fait qu'on peut les reconnaître. De loin, on dirait que tout le monde est semblable : les nobles, les paysans, le reste. Mais chacun a quelque chose, et c'est ce que j'aime à débusquer et à traduire en couleurs et en formes. On peut en dire très long sur quelqu'un rien qu'en le regardant, et les apparences qu'on se donnent en disent aussi long que ce que l'on cache aux autres. Mais n'importe qui peut s'arrêter là : il faut beaucoup plus d'observation et de finesse pour y ajouter la personnalité et l'éclat propre de l'âme.

              Almarine rit, après cela, et se détourna brièvement pour reprendre son verre.

              - Je vous avais prévenu, lui dit-elle sur un ton de faux reproche, ce n'est jamais une très bonne idée de lancer un artiste sur ce sujet. Ne me laissez pas poursuivre, de grâce, sans quoi nous serons encore là demain matin.


              Re: Déjà, la nuit. ─ Mar 22 Mai - 20:32
              avatar
              Le regard du baron semble refuser de s’écarter ne serait-ce qu’une seconde de son invitée, se montrant terriblement attentifs à ses gestes et à ses mots. La façon dont elle s’esquive en baissant les yeux, celle qu’elle a lorsqu’elle maîtrise tant bien que mal ses émotions. Lorsque l’éclat de lueur candide apparaît au fond des prunelles d’Almarine, le baron ne peut s'empêcher de laisser ses lippes s’étirer dans un sourire à la fois amusé et ravi. Il écoute attentivement chacun des mots qu’elle lui adresse, chacune des explications qu’elle lui donne.
              La lueur passionnelle pour l’art qu’il entrevoit dans ses yeux lui rappelle évidemment sa mère. Est-ce une lueur propre aux dames de Néra ? En son coeur, la mélancolie vient se mêler au reste, sentiment fort et douloureux, incontrôlable. Comme un suc acide qui se glisse dans ses veines, la tristesse nostalgique lui fait voir les images qu’il garde de celle qui l’a mis au monde. Sa crinière blonde, son sourire bienveillant, ses éclats de rire cristallin, sa douceur… son amour. Quelques phrases de la rouquine seront gommés par ces souvenirs tant bon, que douloureux.
              Il tente de se raccrocher aux propos de son invitée, rien ne pouvant trahir son manque d’attention mise à part son regard ayant paru triste quelques instants.

              Le guerrier qu’il est, efface la douleur qui serre son coeur dans un étaux. Il ne la camoufle pas, il l’oublie. Il ne la dissimule pas, il cherche simplement à la chasser, autant pour lui, que pour son interlocutrice.
              Les souvenirs douloureux se font de plus en plus récurrents chez le baron.. et il commence à s’en inquiéter.. depuis la mort de son frère, il passe beaucoup de temps à prier, à s’isoler pour méditer. Avant, ces images et souvenirs prenaient places en ces instants de quiétude solitaire.. mais désormais voilà que cela lui arrive en pleine conversation.
              Il ne faudrait pas que sa cour s’en rende compte, ni ses conseillers, ses gardes ou ses invités d’ailleurs. Il faut qu’il parvienne à maîtriser le fil de ses pensées, aussi dur que cela soit, il faut qu’il y travaille, qu’il trouve une solution. Un bon dirigeant ne peut se permettre de tels absence, et un grand combattant le peu encore moins..
              Aux derniers mots de la demoiselle, sa poitrine s’anime afin de laisser s’échapper un petit rire.

              “J’ai toute la nuit devant moi vous savez. Alors.. écouter une douce demoiselle me parler d’art autour d’un pichet de vin ne me semble aucunement une mauvaise alternative. Je vous l’ai dit : j’ai toujours été sensible aux diverses formes d’art. Et bien que je ne puisse réellement en parler avec autant d’expertise que vous, écouter autrui en parler m’a toujours plu. Une sorte de fascination. J’imagine que vous parler d’escrime, de combat ou de production de soie ne vous intéresse guère.. alors restons sur votre terrain, qui me semble de loin le plus pur et intéressant. Je suis sur que vous allez prendre un malin plaisir à me faire comprendre que je suis encore pire qu’un néophyte..”

              Un petit sourire taquin et plein de malice prend place sur son visage lorsqu’il saisit lui même un pichet afin de remplir de nouveau la coupe de sa comparse.

              “Buvons tant que le voudrez, vous êtes ce soir chez moi, et le fait que vous me fassiez part de tout votre savoir me fait plaisir au plus haut point très chère.”

              Re: Déjà, la nuit. ─ Mar 22 Mai - 23:29
              avatar
                Almarine de Servalan
                Artiste peintre
                L'une s'anime, quand l'autre s'éteint. Il y avait eu une ombre, brève, à peine plus qu'un clignement de cils ; dans l'élan de la parole, on pouvait presque croire n'avoir rien vu, ou presque. Ce n'était qu'un soupçon, mais c'étaient de ces soupçons-là que se nourrisait son esprit : on se trahit bien plus d'un regard, d'une expression vague, que par tout le reste. Almarine n'en dit rien, et cela glissa sur le fil sans laisser aucune trace mais sans pour autant échapper à son attention. Déjà, le sémillant baron lui répondait avec la même malice et veillait à ce sa coupe ne s'assèche point.

                - Eh bien, si vous avez toute la nuit devant vous, j'ai toute la mienne également.

                Elle eut un sourire en coin, de ceux qu'elle n'arrivait jamais vraiment à retenir, parce qu'il avait l'air de taille à lui tenir tête sur le terrain de ces conversations effrénées qui font passer les heures comme des secondes. Elle en négligeait presque le repas, parce que foin de nourriture du ventre quand il y a celle de l'esprit, et assez d'alcool pour faire croître le reste.

                - Loin de moi cette idée, répliqua-elle. Je ne vous ferais point cet affront. Apprenez même, monseigneur, que j'aime tout autant discourir de cela avec des gens instruits dans les choses de l'art, qu'avec ceux qui n'en savent rien mais qui ont une sensibilité d'esthète. Je ne tiens pas l'ignorance pour un défaut, puis que nous le sommes tous en une matière ou une autre : voyez, je ne saurais même nommer la première des armes que vous avez, et encore moins vous dire quel en est l'usage. Si ce n'est, je crois, que la partie tranchante est destinée à l'ennemi.

                Sur ces derniers mots, elle avait jeté un regard malicieux à son interlocuteur avant de porter son verre à ses lèvres.

                - Or donc, reprit-elle avec le soupçon d'un rire à fleur de lèvres, il serait bien malvenu de ma part que de me gausser de vous. La modestie ne compte pas au nombre de mes qualités, mais je n'ai pas si grand orgueil.

                La froideur refluait, peu à peu. La silhouette frêle s'animait, se défaisait de sa raideur convenable, et les longues mains grêles de la jeune femme ne cessaient leur valse quand elle s'exprimait, au lieu de demeurer sagement croisées. L'énergie contenue qui s'était dissimulée sous le voile et la mine altière semblait maintenant prendre son essor : elle avait été discernable, au début, mais seulement par touches, simplement suggérée, comme la flamme d'une lanterne occultée qui à présent se dévoilait dans toute son ardeur et toute sa clarté. Quelque chose brûlait, là, un incendie sous les paupières, dans la voix, dans les gestes.

                - Le fait est, reprit-elle en posant son verre, que j'aime à entendre ce que les gens ont à dire sur la peinture autant que sur les autres arts. Il y a parfois des choses brillantes, des idées auxquelles ni moi, ni aucun autre de mes pairs n'auraient pu songer, parce qu'à force de tournure d'esprit nous demeurons aveugles à certaines choses. C'est de la confrontation des choses, des idées, des disparités, que naît une création vraiment fertile.

                Et de fait, ils avaient assez de différences, en leurs façons, en leurs place dans le monde, et assez de choses en commun dans l'esprit et les manières pour que leur confrontation fut en effet bien fructueuse. Et puis, elle avait l'intuition de plus en plus forte qu'il avait lui aussi des choses à oublier, des lassitudes et des chagrins à noyer au fond d'une coupe : l'expression fugitive qui avait brièvement voilé son regard ne pouvait signifier autre chose. Tout être va et vient avec ses propres ombres, et lui, tout solaire qu'il fut, n'y faisait pas exception. C'était un souriant jeu de dupes, où les visages aimables cachaient des cimetières intérieurs, où l'on feignait de ne pas voir les fêlures qui se laissaient parfois deviner. Cette pensée n'avait rien de sinistre, en vérité : elle en savait assez long sur les transports de l'âme pour savoir qu'une certaine forme de désespoir latent était le carburant idéal pour entretenir l'embrasement de l'esprit et cette grande fuite en avant qui courait à l'oubli et à l'ivresse.

                A chacun ses propres remèdes, les siens étaient tout ce qui s'offraient à elle ce soir-là : le vin, et la joute courtoise qui se menait à coups de paroles et de mots. De fait, à voir l'application d'Ysomir à entretenir le dialogue, quelque chose lui suggérait qu'il y trouvait là, lui aussi, de quoi occulter tout ce qui pouvait lui chavirer le cœur. Autant d'indices qui laissaient entrevoir une longue, très longue nuit, allant au-devant d'un matin fort difficile, mais il était trop tard pour être raisonnable, ce qu'Almarine n'était pas aussi souvent qu'elle voulait bien le prétendre.


                Re: Déjà, la nuit. ─ Mer 23 Mai - 10:59
                avatar
                “Alors buvons à l’art, à la beauté de celui ci. Buvons à la longue nuit qui nous attend. Voilà une soirée qui s’annonce merveilleuse.”

                Étirant un léger sourire en coin, le baron lève sa coupe vers elle en lui offrant une oeillade que certains pourraient croire charmeuse, mais que la demoiselle qui semble bien le comprendre pourra simplement percevoir comme joueuse.
                Sa coupe termine finalement sa course contre ses lippes qui prennent un malin plaisir à lentement la vider de son contenu écarlate, Ysomir laissant ses yeux se clore pour savourer le grand cru qui envahit son palais de ses notes tantôt amères, tantôt fruitées.
                Finalement, il dépose la coupe sur la nappe couvrant la grande table, et se tourne entièrement vers sa comparse. C’est tout juste s’il ne passe pas ses deux jambes par dessus l’accoudoir afin de s’asseoir totalement de travers sur son fauteuil..
                Ses prunelles noisettes observant de nouveau l’artiste.

                “Si vous voulez que je vous explique les fondements de l’armement, je le peux tout autant que vous pouvez éclairer ma lanterne artistique pour l’heure tout juste emplit de curiosité. Il vous suffit de demander très chère..”

                Ceci dit, il glisse ses doigts autour du manche taillé dans le noisetier de sa dague courbée, et, avec une habileté impressionnante, il la laisse se mouvoir dans sa main. On pourrait croire qu’il manipule celle ci comme il le ferait avec de l’eau, ou un autre fluide.. Elle semble flotter entre ses phalanges comme le prolongement de sa main. Elle danse encore quelques instants, avant qu’il ne la plante de nouveau dans l’accoudoir, dans un petit sourire à la fois satisfait et faussement orgueilleux.

                “Après tout, je pense que toute curiosité à le droit, voire le devoir d’être satisfaite. J’espère cependant que vous seriez plus douée avec une arme que moi avec un pinceau.. sinon.. le monde court à sa perte !”

                Un rire quitte sa gorge, sincère mais retenu avec élégance, pour ne point déranger toute l’assemblée en riant à gorge déployée. Un instant après il jette un coup d’oeil de l’autre côté de son fauteuil, place qu’il avait désigné un peu plus tôt comme celle de sa soeur.
                Un soupir quitte ses narines alors que ses doigts triturent sa paumes un bref instant, revenant cependant bien vite à son interlocutrice.
                Que faisait Elora..? Elle n’avait jamais été fiable en terme de présence.. mais elle se plaisait habituellement à accueillir des invitées.. Elle ratait rarement une occasion de se montrer dans ses plus belles robes.. et la voilà qui ne vient pas pour accueillir une peintre originaire du même lieu que leur mère. Elle ne l’avait pas connu, c’est vrai, mais elle l’avait vu en quelque sorte vivre au travers d’Ysomir.. de ce qu’il lui a raconté, de ce qu’il a tenté de lui expliquer par ses souvenirs.
                “Rubis" était une jeune femme rebelle et farouche, une conseillère très utile à son grand frère. Elle avait hérité de son père sa malice et son don pour la manipulation.. elle savait se jouer des gens, les faire aller dans son sens, quoi qu’il arrive.
                Quoi qu’il en soit, elle n’était pas là ce soire.. et bien que le baron s’en inquiète quelque peu, il ne compte pas abandonner sa chère invitée pour si peu.

                Il se retourne donc vers elle, retrouvant un sourire alors que tout signe de nervosité s’évanouit de l’attitude du baron.

                “Je vous écoute, parlez moi de ce qu'il vous plait le plus.”
                Re: Déjà, la nuit. ─ Sam 2 Juin - 11:04
                avatar
                  Almarine de Servalan
                  Artiste peintre
                  Almarine s'était tue un instant. Avec la même attention toujours aussi soutenue, elle examinait les réactions du baron, la façon dont il s'exprimait et s'adressait à elle : de nombreuses nuances, des choses familières, d'autres qui l'étaient moins. D'avoir frayé depuis toujours avec une petite noblesse fort éduquée mais peu fortunée, elle savait généralement à quoi s'attendre avec les gens de sa sorte et se sentait plutôt en terrain familier. Il ne montrait rien de plus que ce qu'il semblait être, ce qui n'était pas pour déplaire à Almarine qui appréciait autant la franchise que le fait de ne point se sentir déstabilisée par une personnalité hors du commun.

                  Elle sourit encore, d'un air légèrement amusé, quand il joua brièvement avec le joli couteau entre ses mains. Il avait l'habitude de plaire, c'était une évidence, mais après un instant de réflexion, elle n'eut pas le sentiment que c'était particulièrement dirigé à son attention. Il avait l'habitude de plaire, mais il n'essayait pas particulièrement de lui plaire à elle, ce qui apportait son lot de soulagement : l'humeur n'était pas à ce genre de jeux, surtout quand elle s'affligeait encore du fait de n'avoir pu revoir Chimène.

                  Finalement, elle lâcha un rire léger et secoua la tête, ce qui fit légèrement glisser le voile drapé autour de son visage.

                  - Loin de moi l'idée de vous inquiéter, monseigneur, et plus encore de médire de votre aptitude à manier le pinceau, mais je crains de devoir vous avouer que ce ne sont point mes faibles mains de femme qui sauraient faire grand mal à autrui.

                  Ce disant, elle éleva un peu ses longues paumes blanches, marquées des stigmates caractéristiques de ceux qui manient trop la plume et les instruments d'écriture. Oh, sans doute exagérait-elle un petit peu, et de fait, Benvenuto leva les yeux au ciel en secouant la tête quand il l'entendit parler, de son côté de la table. Mais elle préférait toujours se faire passer pour plus inoffensive qu'elle l'était : on ne savait jamais vraiment sur qui l'on tombait, et plus d'un godelureau un peu trop entreprenant avait été surpris de constater que si la peintre était capable de manier des outils tranchants avec une redoutable précision, sa fine connaissance théorique de l'anatomie humaine savait être mise à profit avec tout autant de finesse.

                  Un soupçon de curiosité lui vint, quand Ysomir sembla faire montre d'une vague d'impatience, ou d'inquiétude, sans qu'elle sache vraiment de quel côté penchait la balance. Il avait mentionné quelqu'un qui devait les rejoindre mais de toute évidence, le siège à son côté était toujours vide. Almarine pencha légèrement la tête, cherchant où portait le regard du baron, mais n'en devina point plus.

                  Elle hésita à poser la question mais de toute évidence, l'humeur était à autre chose et il renchérit derechef, avec l'obstination joyeuse de quelqu'un qui cherche à éviter ses soucis. La peintre sourit de nouveau, et eut encore cette mimique curieuse, penchant la tête de côté, ce qui fit glisser un peu plus l'épingle qu'elle avait piquée en hâte pour tenir son voile. Quelques petites mèches rousses se faufilaient sous l'étoffe blanche qui dissimulait la rougeur disgracieuse causée par le soleil, mais ne pouvaient dérober au regard celle qui lui était montée aux joues par cause du vin.

                  Réalisant cela, Almarine s'était redressée un peu, et posa délicatement son verre sur la table. La chaleur du jour, la fatigue et la soif avaient fait mauvais ménage : si elle voulait encore tenir debout pour profiter des jardins -et elle y tenait fermement, il allait falloir sévèrement ralentir l'allure.

                  - Vous me prenez un peu au dépourvu, répondit-elle en affectant un rien de pudeur rieuse. Je pourrais vous parler de beaucoup de choses, mais par quoi commencer ?

                  Elle fit une pause et leva les yeux vers la nuit bleutée, derrière les hautes fenêtres. Elle avait repensé à la douceur de l'alcôve de verdure, et tout à coup la perspective de la fraîcheur ombreuse des feuillages lui semblait infiniment désirable.

                  - Les jardins, dit-elle à voix haute, comme une pensée qui lui venait soudain.

                  Diable, elle était sans doute déjà un peu trop ivre.

                  - Pardonnez-moi, reprit-elle dans un bref rire, j'étais ailleurs. La nuit s'avance, hélas, et vous m'avez fait promesse de les faire visiter ; voici : je vous parlerai de tout ce qu'il vous plaira, si nous y allons sur l'heure.


                  Re: Déjà, la nuit. ─
                    Contenu sponsorisé



                    Aller à la page : 1, 2, 3  Suivant